dimanche 2 août 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 8.

 

 - Tous les Empires terrestres ?
 - Tous, oui Ông, tous.
 - Merde… Ça fait du monde au portillon… Et il s’en sort à la fin ?
 - On ne sait pas encore, Ông. On fait une pause pour voir si tu vas bien. Tu as fini toutes tes bières ?
 - Toutes, Tuấn ! Et j’ai réussi à coucher nos trois soudards ! Tu les entends, ces ronflements, sous le tac-tac ?... Et j’ai la dalle, Tuấn ! T’as un truc à mastiquer ? Des brochettes ! Et du riz ! Nickel. J’avale ça et je viens vous rejoindre… Après un petit somme… La digestion, tu comprends…
 - Oui, Ông, je comprends. C’est la route des nuages. Repose-toi en paix, je reviens te voir bientôt.

Le train louvoie, entre montagne et mer, le long de la côte escarpée.
D’une latitude à l’autre, nous basculons au versant nord du Pays.
Après l’adret, l’ubac, où le ciel se fait plus lourd.
Plus gris.
Plus sévère, aussi, sur les affaires que l’on remue par mégarde.

Il reste du thé, bien infusé.   

« La tonsure, Anjin-sama, la tonsure ! De tous les commandements, celui-là ne m’est que pénitence injustifiée ! Que Frater Akira veuille s’y tenir, mais il finira à la Denma-chō Rōyashiki, encore, et, s’il ne quitte pas le pays, il y succombera, pendu, crucifié ou écorché vif ! Est-ce cela qu’il désire ? Ne provoquons pas l’ire du Bakufu, ils ne leur restent que leurs coiffes pour seul atour, et personne ne survit sous le fil d’un katana ou d’un tantō pour une ridicule histoire de capillarité. Pour l’amour de Dieu ! Sire William ! »
J’avais dix-sept ans, ou croyais les avoir. Je connaissais désormais ses accents latins, portugais, anglais, et les inflexions si particulières, qu’il n’avouait jamais, de son japonais archaïque et lancinant de l’île des Neufs Royaumes.
Mes imprécations le laissaient froid.

Lui, barbe et cheveux au vent, ne faisait que scruter, depuis l’auréole du vieux volcan Ōmuro, l’avancée des travaux. Jamais chantier d’une telle ampleur n’avait eu lieu, tout ce que la péninsule de Izu, convergeant sur Itō, comptait de rabots, de scies et de maillets à l’ouvrage pour, sous sa gouverne, tailler étraves et quilles, arrimer brions et étambots, et de carlingues en coques, faire flotter des navires aux cales rondes et généreuses, rapides et agiles sous tous les vents, à la manière des galions espagnols dont il m’avait si souvent décrits les incroyables manœuvres, à grands moulinets adressés à ces zéphyrs qui le hantaient toujours. J’aimais beaucoup voir Mukai Tadakatsu, l’inflexible amiral en charge des opérations, toujours circonspect devant de telles démonstrations – si étrangères à sa nature placide –, dont l’œil s’allumait alors d’une étincelle amusée et, oserai-je l’écrire ?, presque déférente. Anjin-sama avait certes mandat de bâtir une flotte moderne, mais la vieille aristocratie du Yamato ne voyait pas d’un œil bienveillant l’influence d’un étranger venir bousculer les traditions séculaires de la construction des vaisseaux à fond plat qui assuraient jusque-là cabotage et rares expéditions vers le continent. Lui balayait cela d’une main, tout comme il avait pardonné aux Jésuites portugais leurs sourdes machinations, alors qu’il avait échoué voilà plus de douze ans auparavant sur les côtes sauvages des abords de Miyazaki, si loin au Sud, et que les quelques missionnaires catholiques qui eurent vent de l’affaire jouèrent d’influence auprès des chefs de clans d’alors pour le faire disparaître, lui et son équipage de gabiers hollandais, coupables à leurs yeux d’appartenir à une autre secte chrétienne. « Tes dieux, Tani, sont en toutes choses, et en nombre infini. Le mien, à qui j’adresse toutes mes prières, est tout seul et embrasse l’univers. D’une croyance à l’autre, crois-tu vraiment que ce soit si différent ? Je laisse cet épineux débat aux scolastiques de ton pays et du mien. Enfant, je t’ai choisi car tu me semblais singulièrement vif, agile dans l’eau et sur terre ferme ; je t’ai fait baptiser pour que tu appartiennes à la communauté de Jésus, alors que notre Christ était déjà assimilé à l’un de vos kamis – il serait même boddhisattva, si l’on en croit les rouleaux des moines Shingon ! Tu vois, donc, que l’orthodoxie ne me sied guère, mais je me dois de conserver certaines apparences, la tienne, en l’occurrence... Non, je sillonne, je louvoie, je préfère l’œcuménisme des navires marchands, et de la latitude qu’ils m’offrent… Regarde ici-bas ! Dès lors que cette première modeste nef est achevée, nous en construirons d’autres, plus grosses, et nous ouvrirons de nouvelles routes. Nous avons besoin de voiles gonflées, de mâts et de ponts qui craquent, et je dois t’emmener à Hirado, où se disputent déjà des capitaineries lucratives, accaparées – évidemment – par toutes ces couronnes européennes avides d’autorités à asseoir et de registres à tenir !» Tels étaient alors les écueils entre lesquels Anjin-sama semblait toujours trouver parade avec une aisance et un aplomb qui me renvoyait à mon humble stature de truchement bizarrement rasé, malhabile et pétri d’incertitudes.

Le Shōgun se déplaça en personne et exprima satisfaction. La petite caravelle filait sous les rafales venues de l’Est, et sa voile blanche disparut au large du cap de Kawanazaki. On célébra cette première embarcation en grande pompe, et le chantier reprit de plus belle. Cette fois, il fallait viser plus haut qu’une simple mâture. Anjin-sama avait déjà dessiné les plans d’une caraque à trois mâts, jaugeant cent cinquante tonneaux, pouvant, d’après lui, filer quinze nœuds et accueillir quarante hommes. Un tel navire pourrait franchir les océans, et permettre au Fils du Ciel et à notre Empire de rayonner par-delà l’horizon ! Le temps pressait, et, malgré les menaces de la saison des pluies, on redoubla d’effort. L’entreprise était galvanisante : d’abord, décharger ces grumes charriées depuis les collines ; les équarrir, les scier, puis tailler, sculpter, ajuster, retrouver ce jeu d’épine dorsale, de vertèbres et de thorax, d’anatomie marine et d’architecture humaine, dans un ballet syncopé et braillard, de gestes furieux et d’outils affûtés, pour qu’enfin s’enveloppe l’armature, en bordage à clin de bois clairs striés de veines ambrées. À flot, le navire fut ensuite gréé, d’écoutes et de poulies, de vergues et de bômes, tandis que la charpente des ponts supérieurs, en proue et en poupe, dessinait une silhouette de plus en plus massive. Anjin-sama mit un soin particulier à la sélection du coton pour le tramage des voiles, qu’il fallut faire venir depuis la province de Aichi. L’opération fut longue et complexe, car il fallut tisser de nombreuses pièces aux larges et inhabituelles dimensions, puis les enduire d’une décoction d’écorces de chêne bouillies afin d’empêcher qu’elles ne pourrissent à l’usage. Presque une année venait de s’écouler depuis notre installation à Itō, et l’impatience de reprendre la mer rendait mon mentor irascible. La caraque avait certes fière allure, mais de nombreuses finitions manquantes nous empêchaient de lever l’ancre, au premier rang desquelles notre figure de proue, svelte naïade déjà délicatement ciselée, faisant pied de grue devant notre baraquement, attendant l’aval des autorités impériales, peu amènes à l’idée d’accorder telle licence à ce vaisseau amiral. Il fallut tout le tact de Tanaka Shōsuke, riche négociant en métaux et armuriers à ses heures, venu de la lointaine Kyōto pour nous livrer arquebuses et bouches à feu, qui finit par convaincre les prêtres Shintō du bien-fondé de cette protectrice un peu trop dénudée, dont les charmes certains pouvaient sûrement amadouer Ōwatatsumi-no-kami, ses narvals, ses baleines et ses poulpes géants.

Le jour de l’appareillage arriva, enfin, au début du mois de Minazuki pendant lequel, dans toutes les campagnes, les digues sont rompues pour remplir les rizières. Un air encore frais, légèrement parfumé, remontait depuis le Sud, et ces doux alizés balayaient un ciel dégagé. Nous devions d’abord suivre la côte jusqu’à Hamamatsu, puis piquer droit sur la baie de Ise. Un tel itinéraire permettrait à Anjin-sama d’éprouver le navire, en cabotage puis en haute mer. « Te voilà enfin en eaux profondes, Tani ! N’aie crainte, nous gardons le rivage à vigie sur tribord, mais nos focs veulent en découdre ! Je te veux promptement en second. Suis donc chacun de mes gestes, observe et apprends. Le plus important désormais, c’est le vent. Et la forme des nuages. Les étoiles et le soleil viennent ensuite. Quant à la lune, tu la connais… » Oui, la Lune, je la connaissais bien, Sire William. Et sous les étoiles, et sous le soleil, je suivis chacun de vos gestes, je vous observais comme j’observais les nuages, et retins vos murmures, vos imprécations, vos prières et vos ordres lancés depuis la barre pour profiter au mieux des souffles divins et fendre les vagues de plus en plus vite. À tous les crépuscules, filant plein Ouest, je me demandais pourtant si vous saviez que nous nous dirigions en plein cœur du foyer éblouissant de la Déesse, Mère de toutes choses en Yamato, et dont vous sembliez ignorer jusqu’à l’existence.


 - Jolie palette, j’avoue. La tombée du jour, par ici, est une affaire vite pliée, mais avec classe ! Rouges et ors, vert-de-gris, bleus maritimes, blancs de blancs, une voiture bar pour vous seuls, et vous en êtes toujours au thé ? Allons, faut pas se laisser abattre ! Tuấn ! Une binouze, et fraîche celle-là, s’il te plaît ! Alors, ce feuilleton, il avance ? On en est où, côté résolution ?
- Ça marine sec. On est en vue de Ise. Et à Ise…
- Encore des contes de batellerie, je parie. Et nos zigues, ils ont enfin mis la main sur du concret ? C’est bien beau, tous ces journaux de bord, mais on va pas s’enquiller les œuvres complètes du godelureau en burnous – paix à son âme – pour pogner un caillou. Ah, merci gamin, rien de mieux pour combattre une gueule de bois. Faut se réhydrater, c’est le secret ! Bon, notre tortillard, là, il est pittoresque, mais c’est pas du Corail. A cette cadence, on n’est pas rendu. T’as une idée de l’heure où on arrive ?
Entre chien et loup, le ciel obscurci découpe, à gauche la ligne de crête de la cordillère d’Annam, à droite l’horizon océanique piqué de quelques coques. Nous parviendrons à Huế à la nuit, en catimini, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il me reste quelques feuillets à finir, et nous avons un autre puzzle à résoudre, que Tuấn a pris soin d’emballer dans son sac. On termine tranquillement nos breuvages, bercés par le trot lancinant du train.

De retour dans notre compartiment, une surprise nous attend. De nos trois lurons, plus aucune trace, ni de leurs bagages et des agapes passés. Sur la tablette en formica trône une dernière bouteille vide. Au goulot, et à l’envers, une capsule. Dedans, une boulette de papier, bien mâché. C’est tout chiffonné, griffonné maladroitement, au bic. « Vous nous avez bien plu, on a bien ri, bien bu, bien dormi. Vos bouts de cailloux, remis debout, signifient : 祝日光石守護者平安. On les a repris, pour les retourner à Madame. Comprenez, ce n’est pas bien de soustraire bénédiction aux morts. On garde un œil sur vous, depuis les nuages. Continuez, vous êtes sur la bonne voie. Chúc sức khỏe ! »

samedi 1 août 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 7.

On avait dit onze heures, pourtant.

Sur le quai de la gare de Trà Kiệu, perdue dans la plaine à quelques encâblures de Hội An, il n’y a pas foule. Tout au plus quelques poules, un cochon, un buffle, et deux commis voyageurs. Le convoi dans lequel nous nous promettons d’embarquer n’est, il est vrai, pas attendu avant midi et des brouettes, mais nous commençons à nous faire du mouron.  
Tati Phương nous l’avait pourtant assuré, avec tout l’aplomb d’une détaillante tatillonne et un brin chiffonnée, dùng rồi, que je vous confie Tuấn pour quelques jours ? et tout à votre charge ? pour qu’il vous guide là-bas, dans les ruelles de la Citadelle ? dùng rồi, il connaît bien la ville, nous y avons de la famille, savez-vous ? dùng rồi, je l’ai envoyé faire son barda, il vous retrouvera à la station de train pour vous accompagner à Huế, dùng rồi, oh, ça ? ce ne sont que quelques sbires Khổng qui m’ont un peu secouée, partez, c’est mieux, dùng rồi, et dites-lui de m’appeler quand vous parviendrez à destination, cảm ơn, dạ, hẹn gặp lại, dạ, dạ…

À la demie, une averse soudaine vient s’abattre sur l’auvent sous lequel nous nous abritons. D’un frémissement de tôle, la pluie s’alourdit en un tambourinement qui va crescendo, pour finir en fracas assourdissant. On n’y voit goutte. Sous les trombes, voilà qu’une silhouette se dessine au loin en tons de gris. Hésitante, semblant ployer d’un côté, de l’autre, elle avance par à-coups, péniblement. Se révélant à mesure, elle dessine les contours ronds et nuageux d’un bibendum monté sur un vélo. Qui se rapproche lentement, tandis que le ciel s’ouvre. Encapuchonnée, ruisselante, elle manque de se manger le muret du parvis, dérape et s’arrête, pantelante.
Théâtral, voilà notre intriguant archiviste qui se découvre sous une longue cape de pluie, avec un Tuấn tout dégoulinant sur son porte-bagage.

« De biens belles giboulées, et chaque fois aux moments les plus inopportuns, voyez ! Même Cristoforo Borri en fait part, dans une autre de ses publications, le « Tratada da arte de navegar », si, si, première édition de Coïmbre sur chiffon hollandais, 1633 si je ne m’abuse, oh, je ne saurai le reciter par cœur, mais son inimitable style sonnait à peu près ainsi, « as monções que atingem o país por seis meses tornam difícil navegar », voyez ? Ces moussons qui viennent rendre la navigation difficile… Je peux en témoigner, j’ai bien failli me perdre mille fois dans le dédale des chemins pour parvenir jusqu’ici ! Heureusement, j’ai avec moi un précieux compagnon, calé en géographie, et qui semble bien vous connaître. Je l’ai alpagué au sortir de l’église, alors que se terminait notre tierce office. Il avait maille à partir avec un groupe de jeunes nervis, vociférant à son encontre injures et menaces. Homme de paix je suis, mais téméraire aussi, voyez ! Je m’interpose. Le temps de comprendre la situation, de sermonner vertement ces malandrins, de faire un détour par mon étude pour y récupérer ma bicyclette et quelques affaires, et nous voilà, trempés, mais à pied d’œuvre ! »
Notre jeune ami, encore secoué, opine.
« Tuấn m’a raconté vos déboires en ville, et je tiens à vous assurer que vous serez toujours les bienvenus à Hội An. Peut-être avez-vous froissé certaines susceptibilités, et il vous faudra attendre un peu que les esprits s’apaisent, voyez, mais je suis sûr que les choses finiront par se tasser. Je pourrai intercéder en votre faveur auprès des vieilles familles Minh Hương, si vous le souhaitez. Notre paroisse, bien que modeste, a toujours su garder de bonnes relations auprès des différentes communautés. Après tout, nous sommes ici depuis fort longtemps, avant même que Fai Fo ne devienne Hội An… Ah, voyez, voilà votre train qui arrive, dépêchons-nous, vous avez bien vos billets ? Tuấn, ton sac, oui, et n’oublie pas ce que je t’ai dit, si vous avez besoin d’un coup de pouce là-haut. Messieurs, ce fut un plaisir, si, si. Tenez, en gage de ma bonne foi, voici, c’est ce que j’ai réussi à glaner après quelques recherches dans nos archives. Encore une fois, pardonnez ma plume hésitante et mes tournures maladroites, j’ai traduit cela du latin entre vigiles et laudes, pensant que cela pourrait vous être utile, voyez ? »      
C’est une serviette en plastique translucide – heureusement imperméable – qu’il nous tend de son geste désormais habituel, martial et conspirateur. On peut y deviner quelques feuillets couverts d’une écriture fine et serrée. Cette pochette luit sous le soleil, alors que rugit le moteur diesel de la locomotive, crachant son panache noirâtre dans l’immensité bleue d’un ciel délavé.

La longue plainte grinçante des freins vient s’éteindre sous les stridulations des champs alentour.
Fait alors irruption, par des coulisses à jamais inexpliquées, le ballet bariolé, roulant et chantant des vendeuses de fruits, de boissons, de beignets frits ou de brochettes, aguichant, fenêtre après fenêtre, ces bras avides, impatients et bavards qui agitent billets neufs ou bien fripés.
Un coup d’œil sur nos billets et nous cherchons, à l’avenant, le numéro de notre voiture, inscrit sur de petites plaques mangées par la rouille. À la 7ème, on procède à l’ascension risquée d’un marchepied aux échelons raides et de guingois, pour parvenir, en quelques sauts de moutons par-dessus colis et baluchons, au compartiment qui nous est imparti. Lequel est joyeusement beuglard et enfumé, occupé qu’il est déjà par trois lascars se tapant cartons, caisses de bières et monceaux de graines de pastèques. Rouges et hilares à la vue de notre équipage impromptu, ils nous invitent à prendre notre part à leurs agapes ferroviaires avec toute l’assurance d’une biture soignée, un chouia emporté, mais de bon aloi. Les capsules ont tôt fait de voler de concert, sous les soubresauts du convoi qui repart sous les huées de dernières transactions vite conclues.
 - Ba ba ba ?
 - Ông ơi, c’est ta bière, c’est comme ça qu’elle s’appelle ! Pour trinquer, tu lèves ta bouteille et tu cries « một hai ba dô » ! Essaye ! Mais attention, ici, c’est cul-sec à chaque tournée ! Ông, je suis sûr que tu peux leur montrer comment les Français savent boire, non ?
 - Mon coco, dis à tes zigues qu’on va célébrer ça façon Micheline sur la PLM… De la 333, export, et tiède, hein ? Parfait. On s’en colle trois fois trois fois trois, et tout ça avant la treizième heure ! Rien de mieux qu’un bon apéro pour briser la glace et ouvrir l’appétit ! Quant à toi, tu déclines avec grâce et t’en va feuilleter dans ton coin. Faut bien qu’on partage les tâches, et t’as encore de quoi jouer le cérébral. À la bonne tienne ! Reviens avec de quoi becqueter, quand j’aurais pieuté nos joyeux drilles, qu’on profite du confort de cette cabine comme il se doit !

Je lui donne absolution, et fais signe à Tuấn de venir se réfugier en voiture de queue, là où, on l’espère, est servi du bon thé, au jasmin ou au chrysanthème. Sitôt attablés, je regarde un instant la campagne défiler, en une palette d’infinie variation de verts et de bruns. Rizières bordées de cocotiers, chemins de terre, huttes au toit de chaume et maisons de plain-pied, clôtures, jardins. Campagne d’Asie, déroulant ce paysage immémorial. La pochette, devant moi, reflète l’email vieux et moiré du plafond.
Un soupir, que j’emprunte à ma nostalgie, et je m’y colle.  

Je suis né, cinquième enfant d’une modeste famille de pécheurs de Uraga, dans le fief de Yokosuka, sous la férule de Hōjō Ujinao, Daimyō du château de Odawara, à Kanazawa, dans la péninsule de Miura. Mes parents m’ont confié, bien plus tard, qu’ils considérèrent ma naissance comme auspicieuse, coïncidant avec le mandat du nouveau Fils du Ciel, Go-Yōzei, qui avait été intronisé dans la cité d’Edo, à quelques ri seulement de notre village. Peut-être avaient-ils raison d’y croire : le pays commençait enfin à panser ses plaies, après tant d’années de guerre civile, qui avait laissé l’empire morcelé et exsangue.

De mes primes années, je ne me souviens que de ces douloureuses et interminables heures passées entre brimades et crochetages, triages, nettoyages, filetages, doigts gourds et paumes écorchées, dans cet éternel parfum d’iode et de saumure ; avec, le soir venu, toujours de fantastiques histoires contées par mes grands frères près du foyer, sur les hauts faits de quelque samouraï du clan des Tokugawa sur leurs ennemis Ashikaga, dans la plaine désormais mythique de Sekigahara. De quoi alimenter l’imagination fertile d’un enfant tel que moi, timide, chétif et facilement impressionnable.

Ma courte existence prit un tour nouveau un jour d’automne, alors que, avec d’autres gamins du village, nous nous prîmes à ce jeu habituel, à la fin du jour, pour savoir qui d’entre nous nagerait le plus vite depuis les bateaux amarrés dans la baie jusqu’à la plage. Une course à laquelle je m’étais engagé plus par esprit de bande que par goût de la victoire, car je n’étais pas – loin s’en faut – le mieux versé pour louvoyer entre courants, écume des vagues et piqûre de méduses. Au coup sec du
ko-daiko, une bonne douzaine de galopins plongea pour parcourir la trentaine de qui nous permettrait de reprendre pied. Sitôt immergé et à ma grande surprise, je pus sentir l’impulsion de mes jambes et de mes bras à l’unisson, et ma respiration en cadence. L’eau filait, les vagues me portaient et, gardant mes yeux ouverts malgré la brûlure du sel, je voyais le rivage s’approcher à vive allure. Un jeu d’épaules et de hanches – tout étranger à débile carrure – me permit d’éviter un enchevêtrement de filaments à la morsure cruelle et, prenant appui sur un récif couvert d’algues glissantes, je me propulsais de plus belle vers les eaux brouillées de la plage aux galets ronds et doux qui faisaient le lit du ressac permanent de cette anse que je connaissais si bien. Exténué, soufflant à grande peine, je fus – pour cette épreuve à l’issue séraphique – un vainqueur providentiel.
 
C’est, du moins, ce que je conjecture maintenant, à l’aune de ce qui s’ensuivit.

Nul alors n’avait vu cet étrange équipage qui observait, depuis le promontoire au-dessus des pins, la scène avec attention. Nul ne l’avait jamais vu, lui, surtout, avec cette barbe longue aux couleurs d’érable et aux mèches grises. Il descendit à pied, nonchalamment, avec à sa suite un aréopage bigarré, vêtu d’étoffes riches en couleurs et de carapaces de cuirs et d’écailles, et s’arrêta devant moi, encore tout pantelant. Je n’étais plus tout seul, d’autres m’avaient rejoint, mais son regard hypnotique, d’un bleu indéfinissable, restait fixé sur ma personne. Un « Oï ! » éructé figea la scène, et nous nous prosternâmes dans un silence anxieux, seulement rompu par le cri moqueur de quelques albatros cerclant le ciel pâle et crayeux. Les doyens du village furent dépêchés pour jurer fidélité à leur nouveau
Hatamoto, Sire Miura Anjin, se soumettre à son autorité et lui payer tribut. Notre effroi, mêlée d’une excitation contagieuse et juvénile, devant l’allure imposante de ce Nanbanjin, portant armure de banneret emblasonnée des trois asarets Tokugawa, nous valut d’être prestement renvoyés à nos pénates, alors que toute la populace vint se presser aux abords du petit sanctuaire Shintō où allaient se tenir cérémonie d’apaisement de nos Kamis et conseil des sages.

Revenu, le cœur encore battant, dans le giron familial, je ne pouvais supprimer cette extraordinaire apparition de mon esprit, cette étrange silhouette évoquant Susanō no Mikoto et ces pupilles couleur d’océan. Je restais là, prostré, ne sachant que penser, alors que mes tantes et ma mère commentaient les évènements en logorrhées inquiètes et incrédules. On ne fit pas grand cas de notre dîner ce soir-là. Tout au plus un brouet délayé de riz et de crevettes bien insipide, avec une pointe de miso pour relever le tout. On m’envoya dormir sur ma natte sitôt le crépuscule éteint alors que, sans sommeil aucun, je ressassais les événements de la journée. Pourtant, je m’endormis bien vite, assommé sans nul doute par cette épreuve qui détermina mon destin.                                                                                                    

L’aube croulait sous les pleurs et les intempéries. Mon exploit involontaire de la veille me valut d’être sommé au service personnel de Anjin-sama, que je devais accompagner à Edo, toutes affaires cessantes. Sous le choc, mes parents protestèrent auprès de notre chef de clan, vitupérèrent, m’admonestèrent : une bouche à nourrir de moins, certes, mais qui pour me remplacer à l’éviscération ? aux maillages des filets ? à la vigie ? Et pourquoi cette injonction ? Pourquoi moi et pas l’un de mes frères, plus gaillard, plus vaillant, plus brave, et moins scrupuleux de ses devoirs d’apprenti pécheur ? On me vit ainsi quitter Uraga l’âme tourmentée, coupable de partir et soucieux de remplir mes nouvelles obligations.

Quelles seraient-elles, d’ailleurs ?

Cet exode vers la nouvelle capitale de l’Empire, s’il ne dura que deux jours, me laissa un souvenir de grandiose odyssée. La vue de mes premiers chevaux, leur harnachement, et les chausses que l’on me confia pour la marche. Le chemin, que je n’avais parcouru que jusqu’aux dernières de nos parcelles cultivées. Le pays, qui se révélait lentement, de criques fabuleuses en falaises fantastiques, de collines boisées en dolines spongieuses, jusqu’à cette immense plaine parsemée de hameaux, de rizières biscornues, couturée d’un inextricable réseau de chemins, de canaux et d’écluses. Ces rencontres aussi. De quelques marcheurs itinérants croisés de temps en temps, artisans volubiles ou bien moines ânonnant, nous rencontrâmes de plus en plus souvent de petites caravanes, des troupes aux costumes étranges, des escouades furtives et trapues. Jusqu’à ce moment où, soudain, nous débouchâmes sur la Tōkaidō. La foule devint alors multitude ; litières, charriots et piétaille se bousculant le long de cette route gravelée, bordée de part et d’autre de mille bâtiments aux usages mystérieux, bardés de fanions, de lanternes, d’enseignes aux caractères indéchiffrables. Les faubourgs de la cité s’étendaient à perte de vue, d’abord en campements emmurés de parpaings blanchis, puis en quartiers quadrillés de ruelles pavées. Nous progressions lentement, de
machi en machi, jusqu’au Nihonbashi, aux arches d’un bois si noir et si poli qu’il me rappela l’obsidienne de nos fonds marins. Nous enjambâmes ce pont légendaire au-dessus d’eaux épaisses, huileuses et fétides. On pouvait deviner à son faîte, par-delà cette mer de toits de tuiles grises, toujours dans le lointain, toujours sous une brume âcre et brune, le donjon inexpugnable du Maître du Pays.
Nous contournâmes cette imposante place-forte par l’Est, le long de la rivière Ō, pour parvenir dans les quartiers populaires, où toutes les catégories de
Shomin semblaient cohabiter : marchands, menuisiers, papetiers, potiers, tisserands, forgerons, vanniers, tous affairés, s’interpellant, hélant passantes et badauds, en une cacophonie étourdissante. Enfin, au détour d’une étroite venelle, au lieu-dit Torigoe du bourg de Asakusa apparut notre destination, un étrange édifice de briques rouges, sur deux niveaux, aux larges fenêtres, et doté d’une curieuse cheminée rehaussée d’un mât sans drapeau, en forme de croix.  
Nous fûmes accueillis par un groupe de bonzes énigmatiques, vêtus d’une longue tunique de couleur brune ceinturée à la taille d’une simple corde de chanvre. Tous étaient curieusement rasés sur le haut du crâne. Anjin-sama mit pied à terre et, sans cérémonie aucune, fit accolade avec le plus vieux d’entre eux, un autre
Nanbanjin à la barbe grise et aux pommettes écarlates. Ils discutèrent un bon moment, ponctuant leurs propos de grands gestes des mains, dans une langue bizarre et inconnue, aux accents tour à tour chantants et rocailleux. Leur attention, soudain, se porta sur moi. Seul enfant parmi toutes ces grandes personnes à l’allure exotique, perdu dans une ville immense et sans espoir de retour au bercail, je n’en menais pas large. Ce vieil homme s’approcha, s’agenouilla, et fit alors tout son possible pour m’amadouer et apaiser mes craintes. Je faisais désormais partie, dit-il d’une voix douce, pénétrante et compréhensive, d’une communauté fraternelle, dévouée aux œuvres pacifiques et charitables. Je fus confié à un jeune homme, lui aussi accoutré à leurs manières, qui se présenta à moi sous le nom de Frère Akira.
C’est lui qui me servit de gardien et de confident lors des premiers jours de ma nouvelle existence, moi, Yajirobei Tani, du village de Uraga, dans la péninsule de Miura, pas encore membre de l’Eglise, et encore ignorant du rôle que l’on me préparait, petit pion insignifiant sur cet échiquier divin, où se disputent sans relâche religion, politique et commerce entre tous les Empires terrestres.

vendredi 31 juillet 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 6.


 - Ông ơi ! Pourquoi vous vous intéressez aux morts comme ça ?
 - Ça, mon bonhomme, ça va être un peu dur à t’expliquer…
 - Non, je parlais à Ông ! Pas à toi ! Toi, tu es Chú, d’accord ? Lui, c’est Ông, toi c’est Chú. Mais pour toi il est Chú aussi, ou Anh si t’es vraiment copain. Et toi, pour lui, tu es Em. Comme moi. Moi je suis Em pour Ông et pour toi. Tu vois ? Le vietnamien, c’est simple et très pratique !
 - Limpide, en effet.
 - Et donc, vous voulez voir où reposent les cendres de la dame dont ma tante vous parlait, c’est ça ?
 - Tout juste p’tit Auguste ! Tu nous fais un topo sur l’endroit, qu’on sache dans quel panthéon on se pointe. On se faufile discret, appareil photo en bandoulière, on fait mine de mater la déco, on repère le blaze de la rombière sur son vase mortuaire, et on cherche du détail qui cloche. T’es un malin, Em, non ? Tu saurais nous avertir si tu vois un truc qui déraille ?

Tuấn marque une pause.

 - Tu sais, Ông ơi, je t’aime bien, mais quand tu parles je ne comprends pas tout ce que tu dis… Tu arrives à le comprendre, toi, Chú ?
 - Limpide, à force. Question d’habitude. Tu verras.

C’est un autre porche, monumental celui-là, qui supporte trois arches. Deux lions sculptés, de part et d’autre, montent la garde sur leurs piédestaux, en postures éternellement menaçantes. Nous poussons les battants centraux, lourds, vermoulus et imposants, afin de franchir ce seuil sacré. Une entrée qui sied parfaitement à notre fine équipe. Tuấn, en éclaireur averti, nous enjoint de suivre le mur d’enceinte sur la gauche, pour nous approcher d’un groupe d’étranges pagodons, projetant leurs sept paliers en fines toitures dentelées et moussues vers un ciel incertain.
 - Ça, ce sont des tombes très très célèbres ici. On vient de tout le pays en pèlerinage pour y prier et y offrir toutes sortes de choses, et recevoir en échange la chance et la réussite. La plus vieille et la plus haute, ici, c’est celle de Maître Minh Hải. C’était un moine chinois venu au Vietnam pour y apporter le Dharma, la parole sainte du bouddhisme. On raconte qu’il arriva à la cour du Seigneur Nguyễn Phúc Trăn accompagné de neuf autres sages, en 1687, pour transmettre son savoir. Chacun de ces dix grands prêtres choisit alors son propre chemin, à travers le royaume, et Maître Minh Hải décida de s’installer à Hội An, où il y avait déjà plein de Minh Hương. Il fit construire cette pagode, où il enseigna jusqu’à sa mort. D’autres prirent sa suite, là, vous voyez ? Maître Thiệt Diệu, Maître Pháp Diễn, Maître Đồng Mẫn, Maître Toàn Đăng, Maître Chương Đạo, Maître Chương Khoáng, Maître Ấn Bính, Maître Chơn Chứng, Maître…  
 - Maître Khổng ?
 - Non, non, il n’y a pas de Maître Khổng à vénérer ici.
 - Peut-être bien, p’tit père, mais notre vieux Khổng est là, derrière. Et en bonne compagnie, qui plus est. M’est avis que son irruption n’est pas le fruit du hasard. Magnons-nous avant qu’il ne flaire notre présence et se redevienne apoplectique ! Tuấn, ces cendres, tu nous les trouves presto, faut qu’on décarre avant que la moniale ne rapplique pour nous asticoter. Zou !
Voilà notre loustic qui se carapate dans le fond du cimetière, dont les tombes enchevêtrées disparaissent sous les joncs, les racines et les herbes folles. Nous parvenons tant bien que mal à suivre sa cadence, qui en trébuchant, qui en s’époumonant, jusqu’à la pénombre rafraîchissante d’une étrange chapelle aux voûtes lézardées, aux pierres déchaussées.
On reprend souffle.
Devant, le caveau entrouvert bée d’une noirceur profonde, que parfois vient déciller la fluette flamme d’une loupiote, posée là, sur la pierre humide et froide. On devine sous cette lumière timide et vacillante une rangée de poteries évasées, certaines brisées, d’autres dangereusement de guingois. Impossible de déchiffrer la tablette funéraire, tombée à terre en plusieurs morceaux, qui pourrait nous indiquer si nous avons fait mouche.
Des appels sourds et soudain, venus du dehors, nous parviennent. Ni une, ni deux, nous tentons de collecter dans l’obscurité tous ces fragments de porcelaine, avant de resurgir aux abois. L’alerte est encore lointaine, se réverbérant au-dessus des toits, mais le rythme d’un gong semble se faire plus pressant. Point de retraite, au fond de cette nécropole bouffée par la nature, mais, par chance, une brèche dans la muraille apparaît un peu plus loin, assez grande pour que Tuấn s’y faufile avec notre verroterie.
 - Taille-toi, gamin ! On se retrouve tantôt ! File !
 
Sitôt seuls, nous adoptons cette contenance gauche et affable du touriste éperdu d’exotisme, s’extasiant devant la plus petite des effigies. Une phalange de jeunes bonzes déboule tout à coup, depuis le bâti principal du temple, et nous pointe du doigt. Nous sommes bien vite cernés, tandis que, pompeux et claudiquant, s’approche un Khổng chenu, perplexe et soucieux.
« Oui oui oui… Ainsi c’est bien vous, oui, on ne m’avait pas menti. Français, donc, oui ? Ah, le français, oui, jolie langue, je l’admets, limpide parfois, mais difficile, oui oui, très difficile ! Vouvoyer, oui, ou tutoyer, comment savoir… oui ? Ah, pour vous, cela semble évident, oui, belle bedaine, bonne couperose, oui, et le nez, les sourcils, aucune hésitation. Joli costume aussi, belle coupe, bien sûr, oui… Mais toi, par contre, mon jeune ami, tu caches bien ton jeu, et tu sais bien en profiter, n’est-ce pas, oui… Pardonnez donc cette intrusion, je ne voudrais pas que vous vous mépreniez sur nos intentions, oui oui… Mais d’étranges signaux me sont parvenus dernièrement, oui, de la part de nombre de nos relais, de Đà Nẵng à Hội An, oui, comme quoi deux olibrius, oui oui, j’aime bien le terme, deux goguenots, si vous préférez, oui, vont et viennent pour faire refluer d’anciennes putrescences… Et pour exhumer quoi, je vous prie ? Oui ? Oui ? Des calembredaines, sûrement, oui ? Oui… Sachez donc que nous sommes aux aguets, oui. Que nous ne vous laisserons pas tranquilles, si vous persistez à incommoder nos morts et emmêler les trames de nos tisserandes. Mes gens vous ont à l’œil, et, oui oui, foi de Khổng, je ne permettrai pas que vous remettiez en cause la douce quiétude de notre ville… Oui, c’est cela, aussi je vous recommande de quitter ces lieux, sans tapage aucun, oui. Oui ? Ơi ! Hãy để họ ra ngoài ! Ơi ! C’est par là, oui. »

Penauds, contrits presque, nous voilà, escortés prestement hors des murs, sous le regard goguenard d’un inquisiteur triomphant. D’un spasme de barbiche, les portes se referment, tandis que nous sentons sur nous s’abattre le poids d’une suspicion diffuse.

Baste ! Les emplettes sont faites, les factures réglées, le gant, jeté.
Reste à remettre la main sur notre petit cornac.

Nous pourrons alors tirer révérence et prendre la route des nuages.

jeudi 30 juillet 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 5.

 

 - Bảy mươi tám !, rapporte-t-elle, toute à son affaire.
 - Soixante-dix-huit…, répète diligemment notre jeune roublard, crayon en main.
 - Ba mươi lăm !
 - Trente-cinq…
 - Năm muơi tám !
 - Cinquante-huit…
 - Sáu mươi ba !
 - Soixante-trois…
 - Ba mươi chín !
 - Trente-neuf…
 - Mười chín !
 - Dix-neuf…
 - Trăm lẻ bốn !
 - Cent quatre…
 - Cent quatre ! Ben mon cochon !
 - C’est pas de l’embonpoint, c’est de la corpulence, mieux, de l’amplitude, et confortable avec ça. Toi, t’es sec comme un coup de trique, rien sur les os, t’as beau becqueter comme un sagouin que tu restes poids plume ! La ramène pas, et passe-moi ces échantillons, que je sache comment m’attifer comme il se doit ! Là, voilà, du brocart comme je les aime… Et pour la doublure ?

Je le laisse à ses brocards et ses demi-mesures et vais me réfugier dans l’arrière-boutique auprès des cages à oiseaux et de l’autel des mannes qui ne me veulent, j’espère, qu’un moindre mal. Celui-là, de taille modeste, est remarquablement ouvragé, tout de bois laqué, serti d’ivoire, rougeoyant dans la pénombre. Coupes et plateaux d’offrandes se disputent cet espace exigu, tandis qu’à l’arrière-plan, toujours présents, les 三清, trinité taoïste des Ethérés, hilares sous leur barbe, dissimulent un placard miniature marqué des caractères « 前賢明鄉 ».
J’en reste tout pantois.
Tuấn, toujours à fureter partout, capte mon hébétude. Je le vois s’entretenir discrètement avec notre matrone qui – lèvres pincées de quantité d’aiguilles – hoche une tête sévère et soucieuse.
Oui, il nous faudra tenir conciliabule, aux heures sombres, rideaux fermés, pour évoquer de vieux fantômes. 

Pas d’inquiétude, on paiera rubis sur l’ongle, si la coupe est bonne.

« On m’appelle Phương, mais Châu Thị Mỹ Phương est mon nom complet. Je suis bien sûr d’origine Minh Hương, comme la plupart des commerçants de la vieille ville, tout autour du marché. J’ai, c’est vrai, un penchant pour la généalogie et ses vieilles lunes, et j’aime bien dérouler, comme mes draps, les événements passés. Ma famille est l’une des premières à avoir accosté dans cet estuaire, ce devait être dans les années 1640, mais les archives ne sont pas très claires à ce sujet. En tout état de cause, les dix premiers clans à avoir posé le pied, d’abord sur les abords de Thanh Hà – l’ancienne capitale des Nguyễn qu’on appelle de nos jours Huế –, puis sur les berges du port de Fai Fo, se désignèrent sous le nom de « 十佬 », les Thập Lão, venus des confins du Fújiàn, au sud de la Chine. Artisans, marchands, paysans, soldats, mandarins ou bien manœuvres, nombreux furent ceux qui bravèrent corsaires et mauvaises mers pour fuir la tyrannie mandchoue des Qing, qui s’abattit sur l’Empire et persécuta tous les partisans de l’ancienne dynastie Ming, désormais défaite. Les premiers à tirer leur épingle du jeu furent les Khổng 孔, durs à la tâche et âpres au gain, qui établirent vite une brasserie de vin de riz et de millet pour éponger la soif des coolies et des voyageurs de passage. Ils devinrent d’ailleurs bien vite si affluents que l’un d’entre eux, Khổng Thiên Như 孔天如, fut même promu au rang de Cai Phủ Tàu, Inspecteur des Douanes sous administration Nguyễn, ce dont ils se gargarisent encore ! Les Dư 余 et les Từ 徐, eux, se firent la main sur le tissage, du chanvre d’abord puis de trames plus fines et délicates, jusqu’à damer le pion aux soies japonaises, de plus en plus rares et onéreuses. Les Nhan 顏 furent moins dégourdis, ou plus avisés, c’est selon, et s’embourbèrent dans le calfatage des sampans, jonques et autres esquifs faisant navettes entre les appontements de la côte, pour ensuite lever flottille et pécher comme des rois. Des Hoàng 黃 et des Trương 張, nous n’en savons pas beaucoup, car tous, ou presque, s’engagèrent aussitôt dans la soldatesque Việt du Đàng Trong, toujours aux prises avec leurs frères ennemis venus du nord. Ainsi disparurent-ils des chroniques tenues sur nos rouleaux, dans leur quête d’une gloire lointaine… Aux Trần 陳, la céramique, aux Thái 蔡 la faïence, si bien que les Lưu 劉 n’eurent plus que de la terre à cuire ! De viles querelles, de la vaisselle cassée, mais au bout du compte, ces trois clans furent longtemps aux fours ensemble et tinrent même registres communs. Quant aux Châu 周, maniant pinceaux, roulant bouliers, ceux-là s’adonnaient autant à la peinture qu’aux écritures, en dilettantes, entre deux actes de vente ou de bons d’achat. Et ces dix clans, aussi dénommés « 前賢 », nos révérés ancêtres fondateurs, furent par la suite rejoints par d’autres, au fil des années et des migrations venus de tous les rivages chinois. Il y eut des Ngụy 魏, des Ngô 吳, des Ngũ 伍 ; et puis des Lê 黎, des Lâm 林, des Khưu 邱, des Vưu 尤, et j’en passe. En tout, vingt-sept tribus débarquèrent en l’espace d’une décade. On commença à se sentir un peu à l’étroit, dans le ghetto, si bien que l’on se mit à l’ouvrage pour gagner sur les eaux du port et étendre l’influence Minh Hương sur les affaires locales. D’abord un pied dans l’administration, un deuxième dans la justice, une main sur les onguents et les potions, l’autre sur les sacrements… De métèques en guenilles venus d’outre-mer, offrant menus services, la communauté prit son essor pour gouverner Hội An en quelques générations, et déploya son ascendance jusqu’à la capitale, par-delà le col des Nuages, là où trône le Mandaté du Ciel ! Ah, merci Tuấn, tenez, voilà du thé vert, servez-vous je vous prie ! J’espère que je ne vous ennuie pas, avec toutes ces fables… Pardon, vous dites ? Le Nihonmachi ? Oh, la concession japonaise n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même lorsque les Chinois débarquèrent. Tout au plus quelques vieux écriteaux, décatis, laissant deviner encore de défuntes entreprises, mais on ne s’encanaillait plus de l’autre côté du pont comme au temps des premiers aventuriers Portugais, non… Il y avait bien la mère Ni Cô Diệu Thành, toujours hautaine et fortunée, veillant au grain et se lamentant sur son amour perdu… Plaît-il ? Eh bien, ce ne sont que des ouï-dire, je ne crois pas qu’il existe des témoignages pour corroborer cette histoire-là, mais au fil des années, devrais-je dire, des siècles, ce qu’on raconte sur elle et son amant – dont vous avez, je présume, visité la tombe, si vous me posez ces questions-là – font partie du folklore. Vous en conviendrez avec moi : quoi de plus poignant qu’une galante esseulée, interrogeant inlassablement les étoiles, les marées, les équipages, gardant espoir jusqu’au bout, jusqu’à cette aube tragique durant laquelle un navire Wakō apparaît sans crier gare, fait escale et la délivre enfin de son sacerdoce… Lui, enfin !, lui, de retour, mais tout froid et inerte, trépassé seulement depuis quelques jours, d’une longue maladie ou d’une blessure mortelle, nul ne le sait ; le voilà, dans une caisse de bois nonchalamment jetée à quai sous l’indifférence de la foule et des sanglots étouffés d’une femme toujours fière et farouche. Oui, pardonnez-moi, je crois que je m’abandonne à un certain lyrisme… Quoiqu’il en soit, cette romance, bien que considérée comme un joli conte pour enfant, fut l’objet au fil du temps de bien des quand dira-t-on. On prêta à cette dame des intentions tantôt bienveillantes, tantôt fourbes et mystérieuses… Après tout, qui attendrait aussi longtemps le retour d’un exilé, fuyant son propre pays à bord d’un vaisseau pirate, pour de vieilles caresses ? N’y aurait-il pas quelque dessein funeste derrière tant d’abnégation ? Bien plus tard, on prétendit même qu’elle n’était autre que l’incarnation de la princesse Liễu Hạn, l’une des quatre Immortelles de nos légendes populaires, ayant fait un pacte avec l’étranger pour obtenir une gemme aux propriétés surnaturelles. Que voulez-vous, on finit toujours par faire preuve d’un peu trop d’imagination, à ressasser des ragots entre mégères ! Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir enterré son bien-aimé, elle se retira par la suite à la cour de Huế pour le restant de ses jours, bien que ses cendres fussent ramenées ici. Son urne funéraire doit encore être parmi toutes celles qui se trouvent dans la pagode Chúc Thánh, à quelques rues d’ici. Si vous souhaitez en savoir davantage sur les coutumes locales, je ne peux que vous encourager d’y aller ! C’est ce que la ville a de meilleur à offrir, en termes de temple bouddhiste. À vous de voir, messieurs, mais je suis au regret de vous dire qu’il se fait tard et que le thé est froid. Revenez demain, j’aurai des ajustements à faire. Tuấn vous fera chercher. D’ailleurs, si vous avez besoin d’un guide et interprète, je ne peux que vous le recommander, c’est un trésor d’ingénuité ! »

mercredi 29 juillet 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 4.

 

1647 年、日本の貿易商人谷弥次郎兵衛 (たにやじろべえ) ここに眠る。

言い伝えによれば、彼は江戸幕府の外国貿易禁止令に従って日本へ帰国する事になったが、彼はホイアンの恋人に会いたくてホイアンに戻ろうとして倒れた。

この彼の墓は母国の方向、北東 10 度を向いている。

この遺跡は 17 世紀にホイアンが商業港として繁栄していた当時、日本の貿易商人と当地の市民との関係が大変友好的であった事の証しである。

 - Belle stèle… Je te décrypte ?
 - Balance.          
 - J’enjolive alors… « Ci-gît, depuis 1647, Yajirobei Tani, commerçant japonais. Selon la légende, il reprit la route du Soleil-Levant, obéissant ainsi au diktat du Shogunat d’Edo qui proscrivit toutes relations commerciales avec le monde extérieur. Il tenta néanmoins de revenir à Hội An, n’ayant jamais pu oublier les charmes de son amante. Sa tombe fait face à son pays natal, orientée à 10 degrés vers le Nord-Est. Ce site témoigne de la relation profondément amicale entre les négociants japonais et les citoyens locaux lorsque Hội An était, mi-17ème siècle, un comptoir prospère et florissant. »
 - L’a donc tenu parole, le Omi.
 - Faut croire...
 - Mais clamsé depuis quatre siècles et demi ! Y a plus que du rhizome, là, sous nos pieds. Et si l’on en croit la jactance du Francisco, le gonze prend les voiles et se fait la malle pendant treize longues années avant de reparaître pour être enseveli sous cette cocasse sépulture, perdue au milieu des rizières. Il a foutu quoi pendant tout ce temps not’ Tani ? Et sa louloute ? S’est fait poudroyer et verdoyer la pilule façon Sœur Anne en soupirant son sigisbée ?
 - Sais pas, mais si lui bouffe des racines de jacinthe d’eau tout seul depuis tout ce temps, elle doit bien brouter son gazon quelque part... Il a bravé le Sakoku, pour les beaux yeux d’une jouvencelle, comme le prétend ce cippe-là, et il a touché terre. Ce qu’il se jurait de rapporter est donc aussi en pays d’Annam. On peut supputer que…

La tombe est belle et bien pittoresque, et belle et bien perdue au milieu du vert ondoyant des pousses de riz prêtes à la récolte. Quelques cônes de pailles surgissent çà et là au milieu des parcelles, laissant deviner de minces silhouettes à l’ouvrage, fines et recourbées.  Le vent joue sa partition à merveille, faisant valser jusquiames, bambous et palmiers. Nous rebroussons l’étroit chemin pour retrouver Hội An, ses ruelles ocre et brunes, ses volets vermoulus, ses tamariniers, et ses gazelles en vélo toute de áo dài blanc vêtues.

« C’est bon, tu l’as jaspiné, ta carte postale ? Faut qu’on se sustente presto, nouilles et binouzes, et qu’on devise. Tes camelots nippons ont pris poudre et escampette, convient donc de se renseigner auprès de leurs épigones, qui, si ma caboche tourne encore rond, sont leurs poteaux boutiquiers du continent. A en croire notre petite balade jusqu’ici, la bourgade ne manque pas de chinoiseries, et de pagodes à leur souvenance. Voilà. Tu me termines ta roteuse cul-sec, et on se pointe là-bas pour y tirer des vers, nez à nez avec du vieux sage barbichu aux ongles aussi longs que leurs salamalecs. C’est cliché, je sais. Capisce ? »
Je le crois un peu à cran. La chaleur sans doute, qui tape. Et notre enquête qui patine.

C’est d’abord une porte, massive et vieille, qui s’ouvre sur une cour pavée ornée de lourdes jarres à l’email craquelé. Quelques bancs, quelques badauds qui s’éventent à l’ombre d’un banian. Un premier vestibule, aux piliers de bois noir, supporte un toit de tuiles moussues. On peut lire, dans un cadre ouvragé, le nom du temple, « 明鄉萃先堂 », érigé à la mémoire des aïeux Minh Hương, dont nous cherchons, matois, un digne et arthritique représentant.

C’est en pénétrant plus avant dans l’enceinte de la cour d’honneur, sous les émanations de myriades de bâtonnets d’encens, que nous prenons la mesure du problème : ils sont légion, ces patriarches chenus et voûtés. Recroquevillés sur leur coussin de prière, l’œil aux aguets, et la canne à portée, ils psalmodient en chœur les sutras ancestraux.
Pas de quoi trublionner sans vergogne, mais plutôt de s’asseoir en tailleur, discrètement, sur un bas-côté et faire mine d’être charmé par ces circonlocutions envoûtantes. Parmi tous ces aînés, nous en avisons un qui semble plus agité que les autres, habité semble-t-il d’une tremblote mystique. Fiévreux, le voilà qui lève les bras au ciel, pantelant, avant de se prosterner plus bas que terre.
« Oh, lui, c’est un des vieux Khổng ! C’est pour ça qu’il est comme ça, à faire tout son cirque ! Mais il est gentil, vous savez, sinon. Suivez-moi, suivez-moi, chez ma tante, elle est tout près ! Allez ! Tante Phương, c’est la meilleure tailleuse de la ville ! Dernières modes, costumes pas chers et robes pour les dames ! Elle pourra vous en raconter plein, des histoires chinoises, si vous restez pour les essayages. Allez, c’est par là, c’est pas loin ! »
Il est tout petiot, et tout content de trouver du touriste à pigeonner. Il est tout trépignant aussi, et prêt à nous pourrir la vie joyeusement si nous restons cois.
 - Moi, c’est Tuấn ! Je parle un peu le français, oui, oui, et vous êtes Français, non ? Toi, tu ne ressembles pas du tout à un Français mais toi, t’as un nez bien long comme il faut…  Première fois à Hội An ? La ville du tissu et des jolies filles, allez, suivez-moi !
Mon voisin marque une pause. De bougon, le voilà qui soudain se débourre.
 - Et vous faites dans le lin ? Le coton ? On s’ensuque tellement ici, il me faut du léger, et qui froisse pas, hein, du facile pour l’entretien et le pliage…

Nous plantons donc la gériatrie à ses péroraisons pour accompagner un Tuấn tout sourire, qui sait parler chiffon avec l’aplomb du plus grand maître couturier.

mardi 28 juillet 2020

Một cuộc thám hiểm kỳ lạ - 3.


 - De bien belle pages, en in-octavo, rien de moins, oui, et d’impression sur vélin génois en plus, même si sa parution première semble être romaine…  Quel style fleuri ! Voyez, oyez, « il porto più bello visitato da tutti gli stranieri... è quello della provincia di Cacciam ! », non ? Le port le plus beau, visité par tous les étrangers... S’ensuit une longue description des estuaires et des canaux, des voies maritimes et fluviales, avant de s’attarder sur les relations qu’entretiennent les différentes communautés marchandes… C’est du Christoforo Borri, jésuite pur jus, qui l’écrit : c’est écrit, 1631, « Relatione della nuova missione delli P.P. della Compagnia di Gesù al Regno della Cocincina », voyez, parce qu’à cette époque, voyez, l’Annam est Cochinchine, mais nous nous égarons ; cette publication marquera le début d’une littérature foisonnante sur les relations politiques et ecclésiastiques qu’entretiendra, par l’entremise de la Compagnie de Jésus,  le Saint-Siège avec ces nouveaux dominions à convoiter – pardon – à convertir. Borri est peut-être le premier, mais il n’est pas le seul, loin s’en faut, à témoigner de la vitalité du commerce de Fai Fo. Attendez, vous devez contempler aussi ces magnifiques feuillets de la main même de Francisco de Andrade… La traduction est de moi, aussi j’espère qu’elle vous sera lisible ! Une minute, une minute, vous n’allez pas être déçus !...

Bordéliques et poussiéreux, parfois de guingois, les rayonnages, derrière lui, ne nous laissent aucun doute. Nous sommes en présence d’un véritable rat de bibliothèque, de ceux qui citent leurs sources in extenso et dans le texte, siouplaît. Mais c’est un rongeur débonnaire, en tenue civile – malgré un col romain de fort bonne facture – qui nous accueille à bras aussi ouverts que raccourcis. Il nous tend, d’un air mi-martial mi-conspirateur, un vieux dossier racorni et mangé aux mites, ceinturé de ficelle à gigot. Puis il tente de dégager tant bien que mal un bout de table du fatras splendide de son étude sardanapalesque, tandis que nous prenons place, côte à côte et coude à coude, sur une bergère branlante et patinée. Je délie l’objet de notre curiosité, et nous entamons la lecture.

7 Novembre 1634, mer de Chine

Déjà neuf jours que nous avons franchi le détroit de Balabac, laissant derrière nous la Mer des Célèbes et ses doux alizés, pour faire cap sur la côte Cochinchinoise. Le Zéphyr des mers de Chine tire nos voiles à bons nœuds, et nous devrions apercevoir sous peu les cieux moutonneux de la cordillère annamitique. La caraque est lourde, lente à la manœuvre. C’est que ses cales sont pleines, depuis notre dernière escale à Ternate, pour y embarquer une douzaine de muids de muscade et de clous de girofle. Ah, l’archipel des Moluques, leurs épices, leurs couleurs, leurs bordels et leurs belles métisses ambonaises ! Que n’y resterait-on pas pour s’alanguir à loisir ?
Le moral de l’équipage est bon, maintenant que nous sommes en haute mer, et que les corsaires chinois de Sabah sont désormais hors de portée. Nous suivons à l’astrolabe la route médiane, celle cartographiée par Afonso de Albuquerque lors de sa première exploration des îles de Palawan et Bornéo, mais nous remontons au septentrion, afin de trouver l’estuaire de Pulluciambello qui nous mènera, le long de la rivière du Roi, jusqu’au port de Fai Fo. J’espère y retrouver la compagnie de João et Diogo, pour que nous puissions profiter au mieux des délices du Nihonmachi !

10 Novembre 1634, Fai Fo

Les voiles sont pliées, les boulines et haubans détendus, les amarres aux bittes et le bordage à quai. À cette heure, tout ce que le Fai Fo compte de portefaix s’emploie à décharger nos marchandises : aux sacs de muscade et de girofle s’ajoutent barriques de cinnamone, de cubèbe, ballots de myrte et de poivres longs de Java et Sarawak. Nous aurons alors de quoi faire négoce avec les armateurs du quartier japonais, à moins que les marchands du Foukien ne viennent d’abord nous proposer affaires. Nous en gardons toutefois une bonne cargaison pour notre retour sur Calicut, car les Mamelouks du Caire sont paraît-il aux abois, et nous aurions torts de ne pas profiter d’une disette.
Point de Diogo – il doit encore être à Kampot y prendre de la graine – mais João est bien là ! Quelle joie de le retrouver après tant de périples ! Comme de bien entendu, il est intarissable et connaît déjà tout du Nihonmachi et de ses deux rues principales, que les locaux appellent Hội An, où l’on ne compte plus, entre hangars à grains et officines de bois polis, toutes sortes d’établissements de bains, de jeux et de plaisirs terrestres, aux enseignes peintes d’une étrange calligraphie mi chinoise mi enfantine, dont nous ne comprenons nul trait. Qu’importe ! Le galimatias des comptoirs d’Orient fait toujours merveille, s’il est accompagné de manières courtoises et d’une bourse bien remplie ! Nous passons donc une soirée délectable, sous les brumes des baquets chauds et des salles enfumées, bruyantes et gourmandes, de l’auberge que l’on appelle ici des « Cerisiers en Fleurs ».
À la nuit, nous en avons, certes, goûté quelques corolles…

17 Novembre 1634, Fai Fo

Le Omi du Conseil du Nihonmachi, Maître Yajirobei Tani, a donc tranché. De nos épices dont le Japon semble si friand, nous pouvons espérer récupérer en échange tonnelets de pollen d’Hibiscus, menue monnaie de cuivre – ces bitasen acceptées dans tout l’Extrême Orient – et, surtout, pièces d’argent et rouleaux de la meilleure soie Nishijin, brocardée de motifs impériaux. Les Chinois, pour leur part, ne veulent que du poivre, et de la poudre. Soit. Je dois bien sûr en referrer à nos autorités de Malacca, mais la transaction me semble actée. Pour autant, nous ne pouvons reprendre la mer tant que les billets de reçu ne soient avalisés, et je ne sais combien de temps cela prendra. C’est que, pour que nos cales se remplissent à nouveau, il nous faut obtenir moult cachets et tampons. Ainsi s’effectuent toutes transactions avec l’empire Nippon, féru d’une administration aussi versatile que tatillonne. Leurs jonques ne trafiquent que dûment autorisées par leur Seigneur de Guerre, ce Shōgun intraitable et mystérieux que personne n’a jamais vu. Et donc, seules leurs nefs mandatées d’un sceau vermillon, aux étranges arabesques, leur redonne accès à leurs rivages, là-bas, à Nagasaki. Sans cela, point de retour, ni de salut. Rien que de la contrebande et de la piraterie sur les côtes chinoises, comme tous les navires Wakō qui infestent ces mers, de Aynam à Formosa.
On inventorie. On calcule. On attend. C’est l’occasion de rendre visite aux communautés Việt qui peuplent les faubourgs, et qui alimentent de leur maraîchage les marchés du cru. De payer tribut également au Prince Nguyễn Phúc Lan, dont la garnison, quoique discrète et disciplinée, sait toujours faire preuve de persuasion lorsque ses coffres s’épuisent, et d’une grande curiosité quant aux détonations de nos nouvelles pièces d’artillerie.
C’est aussi le temps de jeter un œil sur nos compères hollandais qui ont ouvert une modeste succursale de la
Vereenigde Oost Indische Compagnie, un peu plus loin sur l’estuaire. Leurs représentants – passée une morgue toute luthérienne – sont enclins au commérage. Entre deux pipes de tabac batave, ils nous souhaitent en ricanant ruine, naufrages et engloutissements. Rien de moins. Nous leur en savons gré, surtout depuis que des échos troublants nous proviennent du Kyūshū, où notre îlot de Hirado, à une encâblure de Nagasaki, occupée déjà pour moitié par nos concurrents hanséatiques, fait l’objet de contrôles de plus en plus stricts.

La route vers le Japon nous sera-t-elle bientôt close ? Je n’ose l‘envisager…

19 Novembre 1634, Fai Fo

Etrange tour que prennent les évènements !
Maître Yajirobei nous a rendu visite hier, de manière impromptue. Il est monté à bord, encadré d’une escorte réduite. À son air sombre et inquiet, je ne pouvais que me remémorer les sourdes malédictions entendues il y a peu. Il me fait part de sa volonté de quitter ses fonctions et de rentrer au pays dans un avenir proche. Pourtant, tout le monde ici, depuis le Seigneur Nguyễn jusqu’au dernier mousse indigène, respecte ses conseils et son autorité. Lui-même ancien marchand, il connaît le ciel, les vents, les nuages, les courants, les marées, et tous les dialectes, et aussi les bons et les mauvais esprits. J’ai eu maille à partir avec lui plusieurs fois, depuis sept ans que je cabote de port en port et d’île en île, et j’ai appris à composer avec ses humeurs et ses silences, parfois si longs qu’ils se transforment en recueillements.

Ce qu’il me confie, tout soudain, à l’abri des lambris du carré, me stupéfie. Lui, toujours en tête des cérémonies animistes qui alimentent toutes les supputations superstitieuses de la part de la populace, lui, toujours mesuré dans ses propositions d’entente cordiale entre nos Couronnes si lointaines, lui, est Chrétien ! Chrétien catholique qui plus est ! Baptisé dès son plus jeune âge, en secret, par des missionnaires Franciscains liés au sacerdoce de François-Xavier, qu’on a si souvent prétendu en exil dans les confins de l’Empire Chinois !

À cela je ne sais que répondre.

Mais il insiste, il veut repentance avant de reprendre la mer. Il veut l’absolution, sous couvert de notre navire – il ne peut faire confiance aux officiants de la petite paroisse du Nihonmachi – car il a une dernière mission à accomplir. Une vieille promesse. Une relique qu’il lui faut récupérer au tout prix, et rapporter en Terre de Dieu, avant que le Japon ne se dérobe à la Miséricorde du Christ.  

À genoux, il se signe, et attend en psalmodiant, les yeux fermés.

J’envoie chercher notre aumônier, qui doit cuver en soute je ne sais quelle messe basse…