mercredi 28 juillet 2010

C'est une vallée

Si l’on s’en tient au discours géologique, on ne peut qu’évoquer les chevauchements, les plissements, les recouvrements de parties proximales, tout un fatras d’histoires tectoniques et métamorphiques qui ont fait le bonheur d’une terre pré-pubère, dont l’exubérance à se gratter les plaques n’a d’égal que celle de se faire dégorger le magma. Et puis, sagesse et encroûtement s’ensuivant, on se retrouve bien plus tard perclus de chaînes montagneuses en tous genres, certaines empâtées de leurs courbes vieillies, d’autres élancées de leur jeunesse relative.
Mais si l’on se détache de l’observation de ces gros tas de pierres, et que l’on considère – avec raison – qu’ils nous servent à approcher le ciel, alors on peut, comme Strabon l’ancien, considérer que les Celtes et autres Altaïques résumaient cela avec élégance. « Alp ! », disaient-ils, pleins d’une craintive ferveur envers ces sommets qui ouvraient la route au monde lumineux. C’est certainement ce que pensaient aussi les Allobroges, les Ligures, les Ceutrons, toutes les tribus à se disputer les routes du haut, alors qu’aucun de leurs braves ne se souhaitait y chercher aventure.

Alors, donc, ces vallées et ces monts demeurèrent longtemps terres désertes, inhospitalières, mais fichtrement importantes aux yeux des chefs qui y projetaient toutes sortes d’augures et de miracles. Même les Romains, pourtant aguerris par ces difficiles expéditions aux confins des empires, n’y firent que passer, tête basse et épaules rentrées. Les Burgondes, plus tard, se dirent qu’une annexion de ses sommets lointains ne mangeait pas de pain, pour distants qu’ils fussent. Mais il faut attendre le Comte Aymont Ier de Genève pour élever le débat, car celui-la fit mieux que de craindre de loin les neiges éternelles : il les fit garder par des moines qui, en 1091, allèrent s’installer sur la rive droite d’un torrent bleuté d’écume, au mitan de la vallée qu’ils désignèrent sous le nom de Chamouni, comme le leur avaient indiqué, à mots fuyants, les quelques montagnards qui y vivaient d’herbes et de glaces. On vit d’abord s’ériger une abbaye, puis, le long des courants, plusieurs moulins, et déjà on se disputa l’autorité sur ce territoire engoncé, entre prieuré bénédictin et paysannerie fromagère. Par la suite, l’histoire se complique. Elle fait intervenir tant et tant de souverains que nul de saurait démêler l’écheveau. Il y a tout ce que la Savoie compte de couronnes, assujetties par alliances à la maison de Sardaigne, alors que rois français et pontifes abandonnent peu à peu l’intérêt des sommets terrestres. C’est que, à force d’être si hautes et si seules, ces montagnes ne suscitent plus guère tabous ni anathèmes. On ne convainc plus depuis longtemps le promeneur alpin de périr foudroyé par les cimes fatales.
Il arrive d’ailleurs de partout, ce marcheur curieux, mais d’Angleterre surtout, et décide de faire de la balade un sport d’élite. La Savoie, pendant ce temps, change quelquefois de direction, mais le massif du Mont-blanc, et sa petite bourgade Chamouny, prospèrent. On y cultive toujours l’orge et l’avoine, on se biture toujours à la vigne et au genépi, et on célèbre les exploits de ces premiers alpinistes, qui partent fringants et reviennent mourants, et fiers de leurs sommets conquis.
Plus tard, au début du siècle dernier, la vallée se remplit hiver comme été. On vient y respirer l’air du haut comme un nectar, et profiter de la neige comme divine poudreuse. Les conquêtes du plus pointu s’égrènent, dômes, pics, aiguilles, tout est gravi, foule, acquis.
Et depuis, la station s’appelle Chamonix.

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