jeudi 22 avril 2010

Boutures de récit : la chute de Gia Dinh

1859.Sur la rivière Saigon, c'est la canonnade. Les frégates francaises s'engagent jusqu'au confluent de l'Arroyo chinois et toutes leurs bouches à feu fument entre deux détonations. La ville basse, aux bicoques de bois et de palmes, se consume pendant que la populace fuit de tous côtés, prisonnière des flammes et des coups de mitraille. La charge sera de courte durée, mais elle est sans merci. En quelques heures, la cité n'est plus qu'un champ de ruines. On entend encore, vers le Plateau, la clameur des assaillants qui ouvrent une brèche dans la petite citadelle de Gia Dinh. Bientôt, la place forte tombe, et l'obscurité enveloppe les derniers foyers de la bataille désormais achevée.
Un peu plus haut sur la rivière, c'est un soulagement. On psalmodie encore toutes sortes de prières, on invoque tous les génies du lieu, et l'on guette l'arrivée du silence. On s'affaire aussi, dehors, car il y a fort à faire : il faut soigner, bénir, enterrer, et se garder de crier victoire trop tôt. Tous ces missionnaires en soutanes légères accueillent les conquérants avec de grandes démonstrations d'amitié. Ils voient le sang sur les armes et les corps, et se hâtent d'expier tous ces pécheurs venus pour les sauver. Ils sont saufs, oui, mais ils ne sont pas saints. Ils savent qu'un chapitre de douleur vient de se terminer, et qu'il faudra du temps pour taire les rancunes.

1860. Les Marsouins, les fantassins, les portefaix, les ouvriers, tous pataugent pour édifier au plus vite les baraquements de la Caserne. Un peu plus bas, vers la rivière, les missionnaires aussi sont en plein chantier. Il faut bâtir pour effacer les traces encore visibles des combats de l'an passé. On cuit les briques qui, sitôt sorties des fours, viennent s'empiler en bâtisses moulurées de stuc.
Il y a là le couvent, le séminaire, la basilique, le dispensaire, les communs. Et tant pis si le goupillon et le glaive sont si proches : il faut bien se tenir les coudes, d'autant que la perfide Albion n'est pas bien loin, et que l'on craint toujours les canonnières britanniques.
Alors, de caserne en église, voilà que se dessinent les premiers bâtiments de Saigon, tandis que, plus à l'ouest, au-delà de la Plaine des Tombeaux, bruit toujours le bazar chinois, illuminé de ses lanternes et de ses nombreux charmes.

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