mardi 10 juillet 2007

Chronique de Namba


Osaka, on y vient comme l'on peut, en bateau ou en avion, au gré des côtes que l'on quitte. On y arrive ainsi avec le sentiment de toucher terre, enfin, et si ce bout de pays effraie, au premier abord, avec ses îles saturées d'usines pétro-chimiques, ses autoroutes qui s'enchevêtrent en d'improbables montagnes russes, ces tours qui pointent à l'horizon, il se négocie rapidement, avec une brutalité certaine, de celle qu'aurait un marchand rompu aux techniques de la criée.

Osaka, la "grande colline", a une histoire marquée de marchandages. On en retrouve une origine dans la rencontre d'un monarque, l'empereur Kotoku, qui, en 645, décide d'ériger un château, le Naniwa Nagara Toyosaki-no-miya, et d'une plèbe aux accents gouailleurs qui profitent de l'aubaine pour faire gonfler un bourg déjà ancien au pied de la forteresse. Il y a là tout ce que cette asie compte d'aventuriers marchands : Yamato, Coréens, Chinois, dont les talents de caboteurs ne sont plus à démontrer.
Et c'est encore la même histoire : on commerce, on cause, on se prend d'importance. On devient même, pour un temps, capitale. Mais Naniwa - l'ancien nom de la ville - n'est pas assez sure et l'on préfère vite le charme calme de Heijo-kyo (aujourd'hui Nara) à cette foire toujours bruyante, qui fournit à la cour tout ce qu'elle désire en étoffes et en mets de choix.

Les siècles passent et le Japon se tricote et se détricote. Naniwa regarde cela avec un peu de peine, parce que l'on se détourne peu à peu de la mer. On fait du négoce, bien sûr, mais plutôt le long de la rivière Yodo qui, commodément, relie la ville à Heian-kyo (la belle et impériale Kyoto). Les affaires ne vont pas trop mal, mais on regrette le temps des marins.
Plus tard, par souci de s'allier le divin à ses chères popottes, on accueille ces moines bardés de fer, qui prêchent souvent pour mieux combattre le voisin. On est à la fin du 15e siècle. La forteresse de Naniwa est un vieux souvenir, et la secte bouddhiste Jōdo Shinshū construit sur cet emplacement son quartier général, le très protégé Ishiyama Hongan-ji. Viennent alors ces deux figures légendaires de l'histoire japonaise, Nobunaga et Hideyoshi, qui mettront dix ans à abattre cette nouvelle forteresse, symbole d'un pays morcelé par les guerres intestines. Ils seront les pères d'un pays réunifié, si uni d'ailleurs qu'on ne peux plus s'y rendre ou bien en sortir. Et cela va durer, tandis qu'Osaka, doté d'un beau château (qui subsiste encore aujourd'hui en lieu et place de la place forte des moines guerriers) et d'une population bruyante et un peu grossière, qui voudrait tout de même qu'on la laisse commercer comme elle l'entend.
Elle ne se laisse d'ailleurs pas faire si facilement. Son port grouille, mais on ne quitte pas les côtes. Et puis, il faut bien se distraire, et de nouvelles formes d'expressions artistiques y naissent. On y joue des marionnettes au Bunraku, et l'on scande de longs versets au Kabuki, comme pour faire la nique à cette capitale maintenant trop lointaine - c'est le temps d'Edo, actuellement Tokyo - et qui regarde le Kansai avec dédain.

Le voyageur, donc, peut saisir tout cela lorsqu'il pose le pied par ici. La baie est assurément plus calme, et les bateaux moins nombreux. Mais qu'il aille du côté de Dotombori, Shinsaibashi, Tennoji ou Umeda, et, au hasard des venelles, il pourra peut-être retrouver ces accents chenapans et gouailleurs du marchand d'Osaka, un peu saoul déjà à cette heure, et qui lorgne le chaland.

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