mardi 31 janvier 2006

Les voies du karate


Retour au dojo, celui que sempai Jan Thijs de Koster vient d'ouvrir a Montpellier. Et puisqu'il faut en savoir plus, voici :

Du « Sakugawa no karate » au Kyokushinkai

Remonter aux sources du karaté est à coup sûr une entreprise ardue. Qu'on ne s'y trompe pas : il y a bien sur de la japonité dans l'émergence de cette pratique martiale, mais sous cette patine que le temps a pris soin de déposer, se découpent d'autres origines, qui prennent naissance en Chine et dans l'archipel d'Okinawa.

Si l'ingérence des seigneurs de guerre nippons sur les affaires des royaumes d'Okinawa depuis le XVIIIe siècle n'est pas à contester, il ne faut certes pas oublier les relations fructueuses que ces îles méridionales entretiennent avec les marchands chinois de la province voisine du Fujian. Et, entre les cargaisons d'étoffes, d'armes et de manuscrits, se glissent toujours quelque aventuriers itinérants, qui reviennent de leurs voyages avec d'étranges savoirs. Sakugawa est de ceux-là. Il revient d'un périple en Chine où il a appris les arts de la boxe chinoise et du maniement du bâton. En 1722, il s'installe dans la ville de Shuri, près de Naha, où il se décide à enseigner ce qu'il a découvert. Tout à la gloire de cette pratique nouvelle, il la baptise « Sakugawa no karate » (karaté de Sakugawa), faisant ainsi allusion aux racines chinoises de cette forme de boxe. C'est que, en dialecte d'Okinawa, « kara » est la traduction du caractère chinois évoquant la Chine de la dynastie T'ang, et « te », la main, seul outil dont il faut maîtriser les techniques. De là est né ce nouveau vocable, dont l'étymologie va connaître bien des vicissitudes.

Entre-temps, la boxe de Sakugawa fait de nombreux émules, et les écoles éclosent aux quatre coins d'Okinawa. Chaque ville accueille la sienne, et s'enorgueillit de ses combattants, qui s'entraînent sous bien des couleurs : au « Shuri-te » viennent s'ajouter le « Naha-te » et le « Tomari-te », principales écoles dont les techniques divergent peu à peu, selon l'enseignement des maîtres.

Il faut attendre un siècle pour qu'un maître se décide à opérer la synthèse de tous ces styles. Il s'appelle Matsumura Sokon et, dans les années 1820, entreprend de réunir sous la même bannière toutes ces mains d'Okinawa, en replongeant dans les vieilles pratiques chinoises des monastères bouddhiques, et notamment dans celles du monastère de « la petite pinède », celui dont la renommée a depuis lors traversée toutes les frontières sous le nom de Shaolin. Matsumura baptise son art le « Shorin-Ryu » en honneur aux précurseurs chinois et l'enseigne à ses disciples. Parmi eux se trouve Itosu Anko, qui va poursuivre l'œuvre de son maître en adaptant le Shorin-Ryu à la pratique commune. Il s'entraîne dur, agit avec discernement, et donne naissance aux formes modernes des katas « Pinan », qui sont, encore aujourd'hui, à la base de l'enseignement du karaté. En 1901, tel un Jules Ferry épris d'équité scolaire, il introduit la pratique du karaté dans toutes les écoles primaires d'Okinawa et suscite bien des vocations.


Les temps sont troubles pour le Japon et la Chine. Voilà déjà bientôt 30 ans qu'Okinawa a été annexé par l'Empereur Meiji, et l'appétit du Tenno semble insatiable. Après la première guerre sino-japonaise en 1895-96 et la guerre russo-japonaise de 1904-05, les esprits nippons sont échauffés par l'expansionnisme, et par une soif de reconnaissance de la part des nations occidentales qui observent avec intérêt ce pays qui s'ouvre, après deux siècles d'isolement, à la brutalité de la modernité.

Fiers et déboutés : voilà où en sont les Japonais au début de ce vingtième siècle. Ils se battent comme des beaux diables, mais on ne semble pas leur accorder le bénéfice de leurs victoires. Alors ils serrent les coudes et haussent la japonité à la hauteur de leurs idéaux.

Un disciple d'Itosu, Funakoshi Gichin, se décide à se rendre dans les îles principales du Japon pour y introduire son karaté. Il plaît. D'emblée, on reconnaît dans sa pratique les vertus du Budo (« La voie du guerrier »), et on ne tarde pas à s'affranchir des origines chinoises – honnies – de cette boxe, pour s'en approprier la paternité. Funakoshi n'est pas le seul Okinawaïen à parcourir le Japon pour y ouvrir des écoles : il y a là Kenwa Mabuni, Miyagi Chojun, Choshin Chibana, Motobu Choki, Kyan Chotoku, Kentsu Yabu, Hironori Ohtsuka et bien d'autres encore. Mais ce karaté-là, venu des îles du Sud, introduit par ces drôles à la peau brunie par le soleil, ne sonne pas assez japonais.

Pour être reconnu par le Dai Nippon Butokukai (l'organisation japonaise du Budo), Funakoshi se doit se jouer sur les mots. Sa boxe T'ang est trop sinisée. Ce « kara » fait désordre dans un pays qui vient d'envahir la Chine. On lui préfère un autre « kara », bien japonais celui-là. Il veut dire « vide » et ce sens-là n'est pas avare de polysémie. Main vide, oui, mais il y a mieux. C'est le vide, l'absence, le néant prôné par le Zen. Tout un état d'esprit que les nippons ont affûté au fil des siècles. Tant pis pour la réalité des faits. En 1933, c'est le nationalisme qui prévaut, et Funakoshi le sait bien. Son karaté devient le « karate-do », ou « la voie de la main vide ». Voilà pour l'histoire. Et puisque l'on est dans la refonte, Funakoshi n'en reste pas là. Les katas, pierre angulaire de l'apprentissage du karaté, changent également de nom : les cinq katas d'Itosu, connus sous le nom de Pinan, deviennent Heïan ; les trois formes appelées Naihanchi deviennent Tekki ; Seisan devient Gankaku ; Wanshu, Empi ; etc. Des changements de nom pour la plupart, sans modification du contenu (qui sera, lui, modifié plus tard par d'autres.) Il faut simplement « faire plus japonais ».

Et puisque le karaté prend place dans l'ensemble des pratiques du Budo, il s'imprègne aussi de ces autres voies martiales. Du kendo, Funakoshi emprunte les notions de distance et de cadence. Du judo, il adapte la tenue. Voilà donc les pratiquants vêtus du dogi (ou keikogi) blanc, et munis d'une ceinture de couleur pour indiquer leur grade. Et puis il faut un vernis protocolaire et spirituel : on débute et finit le cours en seiza, on pratique la méditation (mokuso), on travaille de manière répétitive et précise en se concentrant sur la respiration : c'est l'incursion dans le Zen et dans le champ religieux.

Tout cela, Funakoshi le réalise en quelques années seulement et son dojo, le Shotokan Dojo, est bientôt bâti, en 1936, à Tokyo, où il prospérera jusqu'à aujourd'hui.

À la veille de la seconde guerre mondiale, on fait du karaté dans tous les lycées du Japon. Cela permet d'incorporer à l'armée des recrues solides et bien entraînées, rompues à la violence et à la compétition. C'est que l'esprit du pays est à la force et à la soumission du faible. On ritualise les bizutages, à l'entrée comme à la sortie des clubs. (Des malentendus naissent : certains de ces rituels sont repris par des occidentaux, qui y voient une pratique ancestrale, alors qu'il ne s'agit que de jeunes deviances faites par quelques exaltés. De la, par exemple, le fameux « Osu! » prononcé dans de nombreux dojos. Mot sans signification japonaise particulière, il provient du club de l'université Takushoku qui promouvait une attitude militariste et disciplinée. C'est aujourd'hui un mot fourre-tout, une exclamation qui s'applique à toutes réponses respectueuses au sein d'un dojo occidental.)

Codifié, incorporé dans le panthéon des arts martiaux japonais, le karaté va connaître après-guerre un énorme succès. Il va bientôt se perdre dans les acceptions plus large et – ironie du sort – se diluer dans une pratique mondiale qui, si elle rappelle toujours l'origine improprement japonaise de cet art, absorbe aussi d'autres acceptions pan-asiatiques ...ou occidentales.

Le karaté recouvre actuellement de nombreux styles et écoles. Parmi elles, citons – en vrac – le Wado-ryu (« La voie de l'harmonie »), le Shobayashi, le Koei-kan, le Kobayashi-ryu, le Washinkai (« La voie de l'harmonie du cœur, de l'esprit, du corps et de la vérité »), le Matsubayashi-ryu, le Matsumura Seito, le Matsumura Motobu, le Chito-ryu, le Shindo Jinen Ryu, le Shorinjiryu, le Shorei-ryu, le Shotokan, le Shotokai, le Shutokai (« La voie pour tous »), le Goju-ryu (« La voie dure et douce »), le Kyokushin (« La vérité ultime ») et le Kansuiryu. On pourrait ainsi dresser une longue liste de ces différents courants du karaté. Certaines, fondées au début du XXe siècle, sont qualifiées de « traditionnelles » quand d'autres, plus récentes, font figure de karaté « d'avant-garde ». Toutes ont en commun l'enseignement du kihon (les pratiques de base), des katas (les formes fixées de combats contre des adversaires fictifs) et du kumite (le combat contre un ou plusieurs adversaires). Toutes ont en commun ce souci – bien japonais – du respect de l'étiquette, des valeurs confucianistes et du caractère spirituel qui anime les forces en présence. Mais quand certaines s'orientent vers la perfection du geste, la ritualisation des pratiques, d'autres recherchent l'efficacité dans le combat et le combat seul.

On pense alors à ce Coréen à la vie tumultueuse qui a fondé, dans les années soixante, le karaté Kyokushinkai.

Choi Bae-Dal est un Coréen vivant au Japon. Vie difficile à l'époque – nous sommes en 1945 à la veille de la défaite du Japon – et l'origine coréenne n'a jamais eu bonne presse, surtout dans un pays obnubilé par sa supériorité ethnique et qui en perdra – un temps – son âme. Mais Choi embrasse de tout cœur la cause japonaise. Il ne se bat pas – il est trop jeune encore – mais il garde de ses années de guerre une profonde admiration pour son pays d'adoption. Turbulent, bagarreur, il lui faut la prison pour se forger un destin. Alors, sitôt sorti, il se décide à s'isoler en montagne pour parfaire ses techniques de karaté, revenant ainsi aux sources de la figure du praticien du Budo : l'homme seul, tout à son entraînement, sous les rigueurs du climat, pour s'aguerrir et s'endurcir. Il a un modèle en tête, celui-là même que tous les grands maîtres d'art martiaux japonais évoquent avec déférence et admiration. C'était un autre temps, bien sûr, celui de « la voie du sabre » et de la féodalité. Mais Miyamoto Musashi reste le héros insurmontable, la figure éternelle du samouraï accompli. Lui aussi s'est imposé retraite frugale et entraînements surhumains. Lui aussi est descendu de sa montagne pour défier tous les meilleurs combattants du pays pour prouver sa valeur. Et Choi, dans sa montagne, veut faire la même chose.

Il descend de sa montagne pour retrouver le monde. Il a changé, certainement. D'ailleurs, son nom n'est plus le même. Il s'appelle dorénavant Oyama Masutatsu – la « Grande Montagne », pour faire bonne mesure. Et il entame une longue liste de combats – au Japon d'abord, puis aux quatre coins du monde – dont il sortira toujours vainqueur. Sa « Voie de l'ultime vérité » convainc. Il ouvre son dojo en 1964 et n'aura de cesse d'attirer auprès de lui des combattants de valeur.

Il faut pour cela ne pas avoir peur des coups. Loin de la rigueur formelles des écoles « traditionnelles », son karaté se veut tactile, au contact. Du kumite, encore du kumite, et l'on se souvient, sans arrière-pensées, de ces écoles d'Okinawa où l'on apprenait à se battre il y a trois siècles, avec pour univers le bouddhisme du marin et pour seul souci l'efficacité des coups portés.

Le karaté, quel qu'il soit, restera toujours une forme de boxe dont l'orientalité n'est – bien sûr – pas la moindre des qualités Et que cette origine se perdre dans cet entrelac de voyages dans les mers et les montagnes, dans ces soubresauts de l'Histoire, dans ces identités fortes, n'ajoute que richesse a cet art de combat.

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