mercredi 25 octobre 2017

鸛の物語 八


 - Bienvenus à Kanazawa ! Avez-vous fait bon voyage ?

Elle est décidément charmante.

À la descente du train – Le Thunderbird Express, ça ne s’invente pas – la voilà qui apparaît sur le quai, tout sourire et espièglerie, pour nous prendre par la main, et nous chaperonner.
 - Papa ne m’avait pas dit que vous seriez si à l’aise avec notre langue et nos habitudes !
 - Papa ?
 - Il m’a appelé hier pour me prévenir de votre arrivée. Et, comme je suis assez libre ces jours-ci, je me tiens à disposition pour vous aider, si vous le souhaitez. Il ne m’a pas dit grand-chose sur ce que vous cherchez, sauf que vous êtes sur la piste d’un artiste du siècle dernier qui aurait disparu. Typique de mon père, ça, des histoires bizarres et mystérieuses !


Je préviens mon acolyte :
 - La donzelle est hors-limite. Fille de, donc tu peux charmer, mais de loin. On se tient à carreau, on regarde, on apprécie, c’est tout. Vu ?

Il acquiesce d’un regard sournois. Comme je le sais gourmand, et en terrain inconnu, je dois fournir carotte et bâton. Je ratonne en espérant trouver une râpe, pour plus tard.

 - Votre père, je dois dire, est un sacré phénomène… Intarissable, autant sur l’histoire du pays que sur les spiritueux. C’est courant ça, de trouver par hasard un chauffeur de taxi  à la retraite qui n’a pas son pareil pour vous conter légendes oubliées et anecdotes paillardes en descendant tranquillement ses single malt ?
Elle me considère un temps. Puis :
 - C’est le drame de sa vie, ça. Oh, il aurait pu être encore plus malchanceux et avoir fini ouvrier à la chaîne dans une usine automobile, alors, taxi, finalement, c’était un moindre mal. Il pouvait toujours écouter et apprendre. Ce qu’il a fait, d’ailleurs, et avec diligence, pendant tout le temps qu’a duré sa sinécure. Il faut que vous dise, il était promis à une brillante carrière, d’enseignant ou de chercheur, en histoire, philo ou science politique. C’était sa véritable passion, avaler toutes sortes de bouquins, d’essais, d’articles et périodiques. Il avait 18 ans, son examen d’entrée dans les plus prestigieuses universités passé comme une formalité, et il se voyait déjà dans un dortoir à Tōkyō ou Kyōto en train de pondre une thèse. Et puis voilà, on est au début de l’été 1968, et avec des copains de lycée ils se sont montés la tête et sont partis voir ce qui se passait à Osaka, avec les échauffourées étudiantes du côté du campus universitaire, à Suita. Ils sont arrivés là-bas sans trop comprendre la situation, les factions, les jeux de chat et de souris avec la police. Ils ont dû trouver ça très excitant, bien sûr, et se sont mis à battre le pavé aussi… Mais ça s’est très mal terminé : une escouade de flics anti-émeute a été pris à partie violemment par des anarchistes, et, dans la mêlée, mon père a été blessé, puis embarqué manu militari. La suite, c’est du classique : inculpation pour coups et blessures, sédition, incarcération dans un camp de redressement, procès. Ses rêves de gloire intellectuelle irrémédiablement brisés, après plusieurs mois d’enfermement, il sort, il ne peut plus prétendre à des études supérieures. Il est dorénavant un paria.  Il se réfugie dans sa famille. Il déprime. Mais la vie peu à peu reprend ses droits, il n’a pas encore vingt ans, il est toujours curieux et gouailleur, et il cherche un boulot pour ne pas ruminer son échec et son amertume. Ça sera taxi, et ça va le sauver de lui-même : la meilleure preuve, ça a été moi – je veux dire, ma naissance –, l’amour indéfectible pour sa femme, le faux cuir de son volant, son mal de dos, l’envie de tout savoir, si possible en bonne compagnie, avec de quoi se brûler la gorge. Et moi, bien plus tard, pour lui faire plaisir, en bonne fille, j’ai tenté de suivre la voie qui aurait dû être la sienne, en moins éblouissant... Je travaille aux archives municipales ici, depuis maintenant quelques années. Et je dois dire que, tout comme Imohori Togoro qui dans les temps mythologiques pelletait ses champs de patates et y a découvert des pépites d’or, j’ai aussi fait mon trou et déniché des trésors cachés dans cette bonne vieille ville de Kanazawa.
 - Méfiez-vous, vous vous mettez à parler comme votre père !
Nous longeons un parc aux arbres rougeoyants. L’automne drape déjà les feuilles de ses couleurs chaudes. Au loin, on distingue des toits en guirlande blanches et grises. C’est limite lyrique, comme décor.
 - Tiens, vous avez un château ici aussi ?
 - Oui, mais il ne reste que les ailes. La tête est tombée il y a longtemps, brûlée par trois fois en 1631, 1759 et 1881. Ce qu’il a gardé de plus distinctif, outre le fait qu’il embrasse toute la vieille ville de ces douves, ce sont ses tuiles blanches, faites de plomb. Elles sont non seulement ignifuges, mais surtout, en cas de siège, peuvent être fondues pour être transformées en quelque chose de plus utile. Des balles, par exemple. L’esprit pratique, en somme, des seigneurs de guerre locaux.
 - Des gens visiblement avisés, ces nobliaux, même si, d’après mes maigres connaissances, la ville est plus connue pour avoir été longtemps un havre de paix et de prospérité pour de nombreux artisans, attirés par le climat entrepreneurial et la promesse de commandes régulières  pour tout le pays. D’où le fait que nous arrivons ici, pour retrouver un peintre exilé depuis vos terres natales…
 - Et dont nous allons retrouver, j’espère, une trace dans les entrailles de la mairie, qui se trouve juste devant nous. Par ici, messieurs, et laissez-moi parler. Jouez les ahuris, ça passe toujours mieux chez les officiels.


On pénètre dans le bâtiment austère de l’hôtel de ville. Ça bruisse à l’accueil, et on nous donne sauf-conduit vers les étages, où, sous des néons bureaucratiques, notre guide nous intime une attente cérémonieuse, avec thé et mochi, sous le regard attentif du personnel de la maison. Après quelques minutes, elle revient.
 - Comme je le craignais, rien sous le patronyme Imube. Votre artiste a dû s’installer sous un faux nom… Et ces deux caractères, 忌部, ne peuvent pas être recomposés différemment. D’ailleurs, tracés ensemble, ils ne signifient pas grand-chose. Ça pourrait être traduit par « cabinet du deuil », ou « section de la mort ». Un chouette nom, sans aucun doute, et très rare.

Mon voisin, affalé dans son fauteuil réglementaire, boit son thé en mastiquant. Vieux hibou, il s’enquiert en grognant du résultat de la recherche. Il reprend une gorgée, puis, d’un claquement de langue :
 - Les blazes d’ici, ils sont un peu comme chez nous, à la façon Dupont Dubois Dupuis non ? Donc le gars veut disparaître, il a tous les démons à ses basques, et il lui faut trouver fissa une identité nouvelle. En plus, il est pesteux, maudit, damné. M’est avis de chercher un alias plus parnassien, en miroir du nom qu’il possède. Un truc assez commun qui sonnerait comme « maison de la vie » ou « plaine de joie ». Un nom à se dire tiens un godelureau naïf en escapade…
Je traduis. Elle hoche la tête, une fois, puis retourne dans les profondeurs de son administration.
 - Charmante. Intelligente. Obéissante.
On s’assoupit à force de patience, sous les commentaires amusés du secrétariat. Son retour enjoué dissipe notre torpeur.
 - Bingo ! J’ai quelques noms qui semblent correspondre à votre requête. La période aussi a l’air de coller, entre 1890 et le début du XXème siècle. Les archives ont gardé la trace de deux吉内 – joli ça, Yoshiuchi, « maison de la chance joyeuse » , un 吉野, Yoshino, « plaine de bonheur », trois 生野, des Ikuno, « champs de naissance », et un , prononcé Shounai, qui signifie en gros « abri où l’on vient au monde ». Tous débarqués comme chōnin, plutôt de basse classe, pour tenter de monter une affaire dans les quartiers marchands au bord de la rivière Sai. Je peux vous y emmener, si vous voulez. Ce n’est pas loin, et peut-être tombera-t-on sur une vieille enseigne au nom plein de promesse ?

Nous sortons sous un ciel crépusculaire, mais le ciel est encore clair.

Soudain, alors que nous nous engageons dans l’avenue qui fait face aux bâtiments municipaux, deux grosses Merco noires apparaissent et s’arrêtent juste devant nous. Quatre mastards en costume et lunettes noires surgissent, nous indiquant de manière convaincante de monter dans la seconde. Pas d’objection. Seule notre guide tente un appel à l’aide, vite interrompu par une prise à la Spock. Les voitures redémarrent, la laissant étourdie sur le trottoir.

À l’intérieur, on a de la place pour les jambes, mais pas pour les épaules.


mardi 24 octobre 2017

鸛の物語 七


Sur le chemin du retour la lumière blafarde reprend peu à peu ses droits. L’habitacle reste muet comme une tombe. Le compteur cliquette, au rythme des kilomètres qui nous ramènent vers la civilisation.

Celui qui brise enfin le silence, c’est lui, au volant. Il n’est pas trop sûr de lui, mais il commence comme ça :
 - Pardonnez -moi si je suis indiscret, mais il me semble que votre visite a connu une conclusion plutôt précoce et impromptue, si j’en juge par les bruits stridents, et assez explicites, qui sont malencontreusement parvenus jusqu’à moi…
 - Qu’est-ce qu’il dégoise, le capiston ?
 - Rien, il me dit qu’on s’est comportés comme des grosses buses.
 - Il veut se faire sucrer son pourliche ?
 - Non, je ne le crois pas si ingénu.

Au chauffeur :
 - Tout à fait. Nous avons semble-t-il buté sur un obstacle dans notre recherche. Ça nous a pris par surprise, aussi, d’avoir été si mal reçus. Auriez-vous, par hasard, une idée pour nous sortir de cette ornière ? Comme vous l’avez sans doute remarqué, on enquête sur les fabriques artisanales de gravure… Sur tous matériaux, mais on s’intéresse principalement aux sceaux sur vieil ivoire. Toutes les suggestions sont les bienvenues, tant que c’est dans votre rayon d’action.
 - C’est que… Voyez-vous, je suis un enfant du pays, et j’ai entendu pas mal de racontars sur toutes sortes d’endroits et de gens étranges. La préfecture de Nara, elle n’en manque pas, d’histoires singulières et de vieilles rumeurs. Tout ce que je peux vous dire à présent, c’est que le nom de cette petite entreprise que vous vouliez voir, il me dit vaguement quelque chose… C’est pas un nom banal aussi, ça sonne comme une ancienne famille noble, du temps des daimyos et des samuraïs, à l’époque d’avant Meiji. Ce que je vous propose, c’est qu’on se donne rendez-vous sitôt mon service terminé. J’en ai encore pour toute l’après-midi, mais je peux vous retrouver au bar ou je vous dépose dans cinq minutes. Avec un peu de chance, je convaincrai mon oncle de m’accompagner. C’est lui qui m’a transmis la licence, et comme chauffeur pendant une quarantaine d’années, il en a entendu des vertes et des pas mûres. Ça ne m’étonnerait pas qu’il puisse vous être utile à démêler votre problème de fournisseur.
 - Tope-là.
 - Oh, et si je pouvais hasarder une dernière opinion, vous devriez tout de même visiter le parc et ses temples. Donnez quelque biscuits aux daims et, surtout, payez un tribut au Daibutsu. Qui sait, ça pourrait vous porter chance…


Le bar s’appelle J’s, il est juste à côté de la gare, enfin, l’autre gare, celle du réseau Kintetsu. On y entre à l’heure manifestement creuse, vu qu’on y est tout seuls. On y joue du jazz, mais seulement à la nuit tombée. Je demande au barman deux whiskies secs, des Hibiki si possible, oui, 21 ans si possible, oui, et il me regarde une seconde, comme pour se rappeler pour toujours du gars qui commande des Hibiki secs, 21 ans, à Nara à une heure de l’après-midi, alors qu’on devrait être en train de donner des biscuits aux daims et payer un tribut au Daibutsu.
 - For relaxing times, make it Suntory time.
On trinque.

Après le deuxième round, on finit par aller se promener. Le temps s’éclaircit et le parc est effectivement un endroit ou donner des biscuits et payer des tributs, aux daims comme aux bouddhas, grands ou petits.

Au crépuscule, J’s donne le ton. On y interprète South of the Border lorsque nous y retournons. Le barman est toujours derrière le comptoir, mais il a maintenant fort à faire avec cocktails et highballs, pour servir une clientèle cosmopolite et bigarrée. Cela ne l’empêche pas de remarquer notre réapparition, et de nous indiquer une table où sont déjà assis deux individus. Notre chauffeur est là, il semble encore plus jeune sans son uniforme, et il est accompagné d’un homme corpulent, barbu et expansif, qui aime aussi le whisky. Ça tombe bien.

 - Ah, mais dans les Suntory, je préfère le Chita au Hibiki… Sinon, on peut se rabattre sur des écossais, hein, je suis pas difficile. Alors comme ça, vous vous baladez dans la province à la recherche de vieilles fabriques de gravure, et mon neveu – lui, il est plutôt bière, c’est les jeunes, et de la Asahi en plus, – il vous trimbale par monts et par vaux du côté de Higarinarukawacho où vous vous faites rembarrer à votre première visite… C’était quoi, le nom de cet établissement ?
 - 忌部.
C’est écrit sur la carte que je pose sur la table.
 - Imube ? Permettez, mes binocles… Oui, Imube. C’est pas vieux, ça, c’est légendaire. Ce que vous me racontez la prend une dimension inattendue… Tu ne m’avais pas dit que ces gars pensaient avoir audience avec des esprits de la forêt, là-haut, hein ?

Le neveu marmonne un truc sur le fait qu’on était des passagers de deuxième catégorie, et qu’il a gagné davantage avec nous en une course que l’ensemble de ses trajets d’aujourd’hui.


 - Et vous aviez quoi, comme requête à présenter, pour être mis à la porte ?
Je sors la photo du sceau Kanbe, que je lui tends.
Là, lui aussi a une réaction étrange. Il écarquille les yeux, inspire, prend son verre et le descend cul sec.
 - Vous avez vu la douairière du clan Imube et vous lui avez montré ça ? M’est avis que si vous n’étiez pas des long-nez, vous auriez déjà été réduits en petits tas de cendres !...  Bon sang, c’est la première fois que je vois un de ces maudits objets aussi nettement ! Les autres, c’étaient soit des illustrations approximatives, soit des clichés flous dans de vieux journaux… Donc, vous êtes allés, tout ingénument, vous balader à droite à gauche en exhibant cette photo ?
 - Non, non. Elle nous a été donnée à Himeji, avec cette carte, et nous sommes venus directement à Nara à la recherche de cette fabrique, en suivant cette piste.
 - Ecoutez, je vais essayer de vous expliquer le merdier dans lequel vous êtes fourrés, mais il faut avoir l’esprit ouvert, d’accord ? Je ne vais pas commencer par le fait que les Imube étaient apparentés au tout premier empereur Jinmu, il y a de ça 25 siècles, ni que lui-même avait pour parentèle Amaterasu et Susanō, respectivement Déesse du soleil et Dieu de la mer et du tonnerre, tous deux ayant un caractère pour le moins imprévisible, et qui sont considérés peu ou prou comme étant à l’origine de toutes choses dans notre archipel. Ça vous pose un souverain, d’avoir des aïeux pareils, c’est sûr. C’est d’ailleurs le cas encore aujourd’hui, parce que le lignage impérial ne s’est jamais coupé de ses origines mythiques. Bref, Jinmu débarque avec ses gars, depuis l’on ne sait pas trop où, mais quelque part du côté du Kyūshū, et réussit à conquérir le Yamato, sorte de terre promise pour futur guide suprême, parce que c’est à peu près plat, et qu’on peut y faire pousser du riz. Beaucoup. C’est grosso-modo là où nous nous trouvons à présent. Il règne avec sa barbe, son arc et un corbeau à trois pattes, et lègue à sa mort, à 126 berges bien tassées, ses terres à son clan, qui sera rapidement défait, Japon oblige. Oui, parce qu’il est impossible de faire l’inventaire des changements de dynasties au pouvoir, et des querelles intestines qui découpent le territoire. C’est un indescriptible bazar pendant deux millénaires, qui trouve enfin une conclusion satisfaisante, vers 1600, en une intervention à trois temps de Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu qui réussissent enfin à unifier tout le pays sous une seule bannière, à confisquer toutes les armes, et à interdire tout contact avec les pays au-delà des mers, surtout ceux qui importent des crucifix et des arquebuses et qui révèrent un homme-dieu mort pour le salut de tous. Nous voilà donc entre nous, mais en paix, et cela pour le plus grand plaisir des dieux et des kami du cru, qui vont enfin pouvoir être célébrés avec la ferveur et l’attention qu’ils méritent, sous bonne garde des Shōgun. Et ça dure comme ça jusqu’en 1853, au moment où des navires de guerre yankees arrivent en baie d’Edo, et lancent un ultimatum au pouvoir impérial et militaire nippon : finie la récréation, ouvrez-vous au monde extérieur ou gare à nos canons. Et là, les seigneurs féodaux et tout l’appareil ecclésiastique shintō, ils l’ont vraiment mauvaise. Petit, remets-nous une tournée, Lagavulin 16 ans pour nous, bière pour toi, tous les verres sont vides, et c’est maintenant que ça devient intéressant. Sitôt les gaikokujin installés dans leurs baraquements, sous bonne protection de milices arrogantes et indisciplinées, pour faire commerce avec certains seigneurs et marchands locaux, on s’organise comme on peut pour conspirer contre ce pouvoir inique responsable d’une telle profanation. L’empereur Meiji, c’est un euphémisme, on lui crache à la gueule dans tous les sanctuaires. Et c’est paradoxal, parce que c’est lui qui amorce la politique expansionniste qui mènera le pays, d’abord à son apogée au début du XXe siècle, puis à sa ruine en 1945. Mais ça, les prêtres shintō qui écoutent les voix des ruisseaux, des pierres, des arbres et des collines, ça ne les émeut guère. Eux, ils veulent que leurs ouailles, elles aillent vénérer la terre de leurs ancêtres, et qu’elles laissent le pays sous l’autorité des kami éternellement bienveillants. Et chez les kami germent des idées bien plus radicales. Ils veulent secouer un peu tout ça, et rappeler qu’ils sont les maîtres ici. Ils agiront par l’entremise d’un peintre et  graveur de génie, issu d’une des plus vieilles familles, qui réalisera sous leur emprise – et par quelles puissances méphitiques fut-il possédé, mystère, peut-être Susanō lui-même   des sceaux déclencheurs du chaos. Et, aujourd’hui, enfin, je sais que c’était un des Imube. En 1891, un séisme d’une magnitude inégalée dans l’histoire détruit tout le pays. Le nôtre, celui du vieux Yamato. Des villes entières rasées, des milliers de morts, des milliers de hameaux en ruine, et, miraculeusement, une bâtisse près de l’épicentre reste intacte. On y retrouve un rouleau et un sceau pour certifier l’acquisition de rizières sous l’autorité d’un émissaire de l’empereur. Le sceau est estampillé d’une figure ailée, une bécasse.  Deux ans auparavant, un typhon s’abat sur le pays. Pareil, d’énormes dégâts, des victimes innombrables. Là encore, on retrouve par hasard, dans un appentis inexplicablement debout, un sceau et un contrat pour la saisie de vieux temples à l’abandon. C’est une échasse, cette fois, imprimée sur le parchemin. Deux exemples, deux témoignages, deux mystères que certains ici ont eu l’intuition de mettre en parallèle, en gardant de vieilles coupures de journaux. Et pour tout vous dire, à avoir assis mon cul dans mon taxi toutes ces années durant, j’ai trimballé assez d’illuminés d’un bout à l’autre de cette province pour qu’on me rappelle tout cela, mais personne n’a eu le culot d’aller voir les Imube pour leur mettre ça devant les yeux. À dire vrai, je pensais qu’ils étaient introuvables ou qu’ils avaient disparu…  J’avais tort, et je fais devant vous amende honorable. On trinque ?
On trinque.
 - Le vôtre, celui de la photo, c’était pour quoi ?
 - L’achat du château de Himeji. Pour le détruire et le remplacer par des légumes. Une vingtaine d’années avant. Mais ça n’a pas marché. Le gusse n’avait pas les épaules assez solides pour mener son projet à terme.
 - Ça colle, tout de même. Mettre à bas un des plus beaux symbole du pouvoir des daimyos, c’est une belle entrée en matière, pour des divinités aussi taquines et susceptibles. Si on poursuit cette histoire, je ne serai pas surpris de trouver un de ces oiseaux paraphé par le Tennō en personne, alors que Tokyo brûle en 1923… Mon garçon, une autre, fait soif, et il faut maintenant leur donner un conseil.
 - Plaît-il ?
 - Le peintre maudit. C’est à ses basques que vous devez vous coller. Même s’il est mort depuis longtemps, le mieux est de retrouver ses traces, où qu’elles soient… Permettez, je vais passer un coup de fil. Je reviens avec de quoi vous faire partir d’ici et poursuivre votre enquête. Après un dernier verre, s’entend !

L’étui, dans ma poche, accuse un poids bien différent.


鸛の物語 六


Au sortir de la gare, on avise un taxi. C’est une voiture toute noire, aux sièges recouverts de coton blanc, polie comme au premier jour. Je donne la carte au chauffeur. Il est jeune, la trentaine peut-être, et porte, outre le costume-cravate réglementaire, casquette de capitaine et gants blancs. Il hoche la tête une fois. Deux fois. Le troisième hochement est bien plus circonspect. Finalement :
 - Je suis infiniment désolé. Cette adresse… je ne la connais pas. Je crois que c’est un peu en dehors de la ville, dans la montagne. Vous êtes sûrs que c’est là ou vous voulez vous rendre ?
On entend un ronflement sourd, qui monte lentement en volume. Il cuve encore, après toutes ces heures de berceuses ferroviaires. Balaise.
 - Allez-y. On verra sur place.

On sort des faubourgs. C’est rapide. La ville est petite. Les toits des bâtiments municipaux  et des temples de cette vieille capitale restent visibles un temps, au-dessus des frondaisons, puis ils disparaissent. Même celui du Todai-ji, oui, même celui-là. La forêt et la pente, tout se prononce, degré par degré.


 - Vous savez, je dis pour le rassurer, il y a seulement deux sortes de passagers dans un taxi…

Le ronflement résonne plus fort encore. Puis s’interrompt.  J’en profite :
 - Enfin, non. Trois. Le premier, il est assis au fond de la banquette. Il se tait tout le long du trajet, à l’écoute du cliquetis du compteur. C’est plus fort que lui. Il regarde la route, et le compteur, et la route, et le compteur. Il se dit, bientôt, on arrive, ça va me coûter tant. Toute la course, il reste à l’affût. Il calcule. Il est poli, mais sur la réserve. Vous le déposez devant chez lui, c’est un soulagement. Il vous paye comptant. Fin de l’histoire. Au pire, il vous laisse une odeur de pet, quand il se relâche à destination. Le deuxième, il parle au chauffeur, il voudrait tout savoir, il peut même vous faire faire un détour si ça lui chante. Des fois, il a mauvaise haleine, ou il ne s’est pas douché de la veille, ses vêtements sont tout froissés. Mais le compteur, il en rien à foutre. Essentiellement, il veut que la course lui serve à quelque chose. Souvent, il ne sait pas trop où il va, et il voudrait probablement que le taxi soit  provisoirement sa  chose, voiture et chauffeur, le temps de trouver ce qu’il cherche. A la fin, il donne généralement un généreux pourboire, pour tous ces kilomètres superflus.  En plus, il se souvient qu’il lui faudra revenir sur ses pas. Il est du genre à dire laissez-nous mais ne partez pas toute de suite. Faites tourner le moteur, au cas où. Quant au troisième… C’est le type qui ronfle toujours, désolé. Il paye bien aussi, s’il on parvient à le réveiller. Mais faut faire gaffe. D’abord, il ne sait jamais où il est quand il émerge. Et puis, qui voudrait ouvrir les yeux dans une forêt pareille ?

La route devient plus étroite et plus sinueuse. Le ciel, toujours gris, disparaît peu à peu sous les branches des cyprès. Nous passons Higarinarukawacho et la campagne s’approfondit. À un carrefour, le chauffeur hésite, puis tourne pour grimper une pente obscurcie par la végétation. Il a beau être près de midi, on a l’impression que la nuit est tombée. Enfin, après un bon quart d’heure, il s’arrête sur le bas-côté.
 - Je crois qu’on y est. Là, en contrebas, prenez cette allée. Je vous attends.
 - Le compteur tourne ?
 - Oui.
 - Parfait. Touchez pas au moteur, non plus. Il tourne bien, votre moteur. Le laissez pas s’éteindre d’un tour de clef. On va essayer de faire vite.

Je secoue mon compagnon, qui grogne. Je le pousse gentiment dehors par la portière ouverte, et il retrouve son équilibre comme par magie. Il bâille, s’étire, me jette un regard noir, puis gris, puis blanc. Puis il me suit, vers notre destination du jour.


 - C’est où, là ?
 - La campagne montagneuse au nord-est de Nara. Très vieux pays, plein de kami et de légendes belliqueuses. Et de daims, aussi. Suis-moi, et tâche de marcher droit.

L’entreprise familiale que vous venons visiter semble s’être fossilisée dans un bâtiment de béton datant de l’après-guerre. Il y a aussi une ancienne maison de bois, au toit de tuiles manquantes et moussues, juste à côté, qui paraît abandonnée. Pour autant, il y a de l’activité sur le site, s’il on en juge par les vrombissements et chuintements de machines-outils venant troubler le silence. On fait glisser une porte coulissante en aluminium pour se retrouver dans une pièce nue, éclairée au néon, aux murs couverts de vitrines pleines de tampons et de plaques de bois, de métal, de plastique et de pierre. Dans un coin, il y a même quelques stèles funéraires avec  échantillons d’épitaphes. Nous nous dirigeons vers le seul meuble qui occupe l’espace, un vieux comptoir recouvert de formica brun, qui a vu des jours meilleurs. Apparaît alors par un fusuma dérobé une vieille femme en tablier, vive et alerte, aux cheveux ceints d’un bandana multicolore et aux yeux espiègles cerclés de lunettes à monture d’écaille. Elle nous salue et nous échangeons les salamalecs d’usage, suivis des propos habituels sur le temps, la montagne, les arbres, la route et l’incroyable miracle d’avoir pu trouver ce modeste établissement du premier coup. Sitôt ces formalités achevées, je lui présente en termes succincts l’objet de notre visite. Affable, la voilà qui s’enchante à l’idée de nous aider à identifier de vieux souvenirs. Je sors donc de ma poche l’étui, que j’ouvre, et pose notre sceau à plat, ainsi que la photographie récupérée hier que je place à côté.

Notre hôte s’interrompt alors. Elle fixe les deux objets posés devant elle. Soudain, la voilà qui pousse des cris d’orfraie, et bat subitement en retraite, les bras agités de violents tremblements.
 - Sortez, sortez d’ici ! Rempochez ça ! Hors de ma vue ! Hors de chez moi ! Disparaissez, je ne veux rien savoir ! Je n’ai rien à vous dire ! Allez ! Déguerpissez, plus vite que ça !
On se regarde, d’abord lui et moi, puis elle, tous les deux. Elle est déjà dos à la cloison coulissante, et s’apprête à rameuter son monde. Je récupère fissa mes pièces à conviction et nous sortons dans un silence ponctué de hurlements perçants et d’invectives dialectales. Probablement toutes sortes de noms d’oiseaux.

Le taxi, un peu plus haut, ronronne. On s’y engouffre un peu ballots, encore surpris du tour qu’ont pris les événements.
 - Alors ?
 - En ville. Vous ne connaîtriez pas un bar sympa ?  

lundi 23 octobre 2017

鸛の物語 五


 - Il est raide, ton donjon. Chapeau bas au charpentier qui l’a construit ! Le gonze en est mort d’ailleurs, parce que toute la bâtisse s’est mise à pencher sitôt terminée. Il a cru que c’était sa faute, et sa gueuse ne l’a pas contredit. Sont montés tous les deux, à l’aube, au faîte, pour vérifier l’allégation. Le soleil pointe. Elle lui dit, c’est juste, mon amour, ton grand-œuvre, c’est pas d’équerre. Et lui se jette du toit, un ciseau à bois dans la gueule pour faire bonne mesure. Question d’honneur, la classe. S’est avéré que c’étaient les fondations qui n’étaient pas assez solides. Ça s’est affaissé dans un coin, et crac. Comme quoi, ici comme chez nous, c’est toujours les maçons qui foirent. Bon, on se boit quoi, après tout ça ? M’ont donné soif, tes vieilles pierres de Himeji !

Nous sommes assis côte à côte, au comptoir d’un isakaya enfumé et bruyant, du côté de Motomachi, à Kobe. On a décidé d’y faire étape, sur la route de Nara, pour un dîner copieux et bien arrosé, et pour faire le point. On commence par la bière, deux Ebisu glacées bien sûr, mais ils ont ici des nihonshu pas piqués des hannetons, qu’ils font fermenter tranquillement à Nada, à l’est de la ville, là où les dockers ont toujours eu besoin de remontant. On commande à la Pantagruel, kushi kattsu, sushi, okonomiyaki, tempura, unagi, soba, miso shiru, et on boit du meilleur Hamafukutsuru Ginjo, et encore de la bière. On finit sur un shoju maison qui nous arrache les boyaux.

On trouve en titubant un hôtel, pas loin, à Sannomiya, et on s’écroule, repus et pintés comme des grives. Avant de sombrer, je souris au souvenir de mes années de classes, pas si loin d’ici, il y a longtemps maintenant. Kobe n’a pas changé. On s’y couche bien saoul, et toujours satisfait du devoir accompli.

鸛の物語 四


 - Vous vous inclinez trop bas, votre nez touche le tatami. D’une, vous vous mésestimez. De deux, vous me prêtez trop d’honneur. Redressez-vous. Ne jouez pas avec l’étiquette, je sais que vous connaissez bien nos codes. Cessez, je vous prie.

 ! Je commence notre entrevue sur un mauvais pied. Je ne pensais pas trouver un interlocuteur aussi tatillon. Les tatamis, à vue de nez, sont admirablement neufs. Cette odeur de paille de riz m’enivre. J’inspire, longuement, et, sans faire l’autruche, relève la tête.

 - On m’a dit que vous êtes en possession d’un objet plutôt… inhabituel, et que mon expertise, si limitée soit-elle, pourrait vous aider à en tracer l’origine. Puis-je y jeter un œil ?

Je lui tend l’étui, qu’il ouvre. Il observe la gravure de l’oiseau, longtemps.

 - Dans les temps mythologiques, Ōkuninushi, un kami créateur de territoire, agriculteur et soigneur à ses heures, vécut toutes sortes d’aventures, où il est question de  lièvre, de crocodile, de sanglier, de palourde, de serpent, de guêpe et de mille-pattes. Tous kami aussi. Vous comprenez, notre panthéon est vaste et accommodant. Il se maria divinement et eut un fils, Hoakari, qu’il abandonna sur une île à la suite de contentieux familiaux. Ce dernier, garçon impétueux, se mit dans une rage terrible et leva un typhon qui fit chavirer le navire de son père. Du naufrage furent créées  quatorze collines, dont celle de Himeko, où, bien plus tard, on érigea ce qui deviendra le Château de Himeji… Vous allez me dire, il n’y a aucun volatile dans votre charade, et, nonobstant le surnom de héron blanc donne à cette magnifique place forte, vous aurez parfaitement raison. À bien chercher, on ne trouvera pas la moindre plume sculptée sur les armoiries des daimyos qui se sont succédés depuis le XVIIe siècle à la tête d’une intendance armée complètement inutile, vu que tout le pays vivait enfin en paix. , , , , aucun de ces clans successifs ne voulut honorer ne saurait-ce que d’un trait l’appellation populaire du lieu dont ils avaient la garde. Jusqu’à ce qu’ils soient déposés par le pouvoir d’Edo, à la suite de la restauration de Meiji. Le nouvel Empereur fit saisir toutes les terres et dépendances appartenant aux seigneurs féodaux, et nationalisa le tout. Je vous ennuie, je sais, avec tous ces palabres, mais je vais parvenir au but. La plupart des forteresses médiévales tombèrent à l’abandon, et beaucoup furent démolies. Notre château du héron blanc, partiellement en ruine, fut racheté aux enchères, en 1871, pour 23 Yen et 50 Sen de l’époque, par un sieur de la ville nommé Kanbe Seijiro, riche négociant, qui voulut raser l’édifice pour en faire un potager. Il abandonna heureusement son projet, devant le coût extravagant d’une telle opération, et fut donc pendant quelques années, malgré lui, propriétaire châtelain, et toujours roturier. Ce drôle d’individu, c’était mon arrière-grand-père maternel. La famille de ma mère n’en a jamais fait grand cas, de cet épisode de gloire aussi éphémère qu’usurpé. Mais il en reste une trace : un sceau fut fabriqué par mon bisaïeul pour authentifier l’acquisition du château, un 実印 tout ce qu’il y a d’officiel. Et, cela va sans doute vous amuser, mais il représente, avec les kanjis patronymiques de circonstance,神戸, un oiseau aux longues pattes, avec un cou courbé et un bec pointu, qui ressemble étrangement à celui que j’ai devant les yeux. Un esprit facétieux, mon arrière-grand-père. Pour autant, s’il est bien certain que son sceau représentait un héron, du vôtre, je ne peux pas en être sûr. Je pencherai plutôt pour une aigrette.
 - Donc la question est…
 - Oui. Il s’agit bien du même artisan. Style du Hyogo, certes. L’ivoire vient probablement de Kobe. Mais celui qui a gravé ces sceaux n’est pas résident ici. Il n’est, c’est évident, plus en vie depuis longtemps. Mais j’ai procédé à quelques vérifications, et il semblerait que sa famille soit originaire de Nara. Tenez, voici le nom de leur petite entreprise, qui existe apparemment encore à ce jour, ainsi qu'une reproduction photographique du sceau 神戸. Je vous laisse à la poursuite de vos recherches. Mais je souhaiterais, s’il est possible, en connaître la conclusion. S’il y en a une, bien sûr… 

Je renifle une nouvelle fois le tatami.

Cette fois-ci, il se tait.

鸛の物語 三


 - Il a une tête de canard ce train.

Il reste dans les comparaisons aviaires, pour garder ton et contenance.

De lui je pourrais dire qu’il est plus grand et plus âgé que moi. Que c’est la première fois qu’il voyage si loin de chez lui. Qu’il est bourru, contradictoire, borné, inquisiteur, instinctif, qu’il m’a à la bonne depuis une vingtaine d’années qu’on bourlingue ensemble, de filatures en investigations plus ou moins légales. On s’est fait une petite réputation sur la place, à force de coups tordus plus ou moins réussis.

Cette escapade là, à l’autre bout du monde, ne ressemble à rien de ce qu’on a pu accomplir jusqu’alors. D’une, c’est une affaire perso. Pour tous les deux. De deux… on est partis sur cette piste nippone en suivant des indices plutôt maigres. Un colis adressé à notre poste restante. Dedans, un étui. Pas d’expéditeur, pas de lettre, pas d’explication. Cachet de la poste japonaise, Osaka, Chuo-ku, daté d’il y a une semaine. Dans l’étui, un sceau en ivoire représentant un oiseau, longues pattes, long cou courbé, bec pointu, et un billet de banque. Une rare coupure de 2000 Yen, avec, griffonnés dessus, trois mots tracés au bic : « Sayonara, mes agneaux ! ».

Ni lui ni moi ne pouvons le jurer, mais on a eu la même idée. On reconnaît l’écriture, on connaît le bonhomme – excellent faussaire, habile contrefacteur, et avec ça, une vraie pie, piètre détenteur de secrets -, disparu depuis des lustres, avec qui nous avons eu, sur la fin, quelques différends.

On a pris le premier avion. Voilà.

Sur le quai, le Shinkansen pour Himeji ouvre ses portes. Se pressent en un ballet bien réglé salary-men, office-ladies et retraités en tenue de montagnards. Ça descend et monte presto, puis le wagon se referme sans un bruit. Et le train part, sans un bruit aussi, glissant de plus en plus vite vers la plaine de Harima.

Himeji est une bourgade qui, sans son château, n’intéresserait pas grand monde. Ou plutôt si, par son caractère typiquement provincial, c’est une ville qui, les mimant toutes, offre donc un condensé vivifiant d’urbanisme local.

Mais Himeji est une bourgade dotée de son château, et ça change tout : on le voit de loin, il surplombe de ses hauts murs blancs toute la plaine. Ses toits s’entassent en guirlandes bleu-gris. Le tout, donjon et dépendances, repose sur des remparts de granit et de grès pâles, en paliers vertigineux.
 - C’est ça, la pièce montée qu’on est venu voir ?
 - Exact. Je te laisse visiter. Connais déjà. J’ai rendez-vous, et ça risque d’être une compet de courbettes. Veux pas t’emmerder avec ça… Avec ta sciatique, tu risquerais de gagner par KO.
 - Pigé. Question d’honneur, et d’articulations.
 - Tout juste, Auguste. Là, prends une brochure, suis le parcours, instruis-toi, pour une fois.

dimanche 22 octobre 2017

鸛の物語 二

 - Mmmh, je dirai , même, pour être plus précis…
 - Pardon ?
 - Shirasagi, un héron blanc. Très connu, très apprécié par ici.

Il repose le sceau sur son bureau. Un beau bureau, style années trente, bois lourd, tiroirs lourds, plateau gainé de maroquin impeccable. Tout, dans la pièce où nous sommes, semble avoir de la valeur. Il ne m’a pas été recommandé par hasard. Il est reconnu dans des cercles restreints. Antiquaire, francophone, dont l’adresse – une vieille maison de brique un peu en retrait du bâtiment emblématique de Daimaru sur l’avenue Midosuji – ne trahit rien de ce qui peut se tramer à l’intérieur. Sur rendez-vous uniquement.

Il repousse ses binocles sur son nez, qu’il a petit. Il est petit. Frêle. Coupe en brosse, d’un noir de jais. Très bien mis, façon mannequin pour enfant, années trente.

 - Vous en êtes sûr ?
 - Oh, je ne peux l’affirmer avec certitude, je ne suis pas expert en Ardeidae, j’en ai bien peur... Ce hanko semble avoir été gravé juste après la restauration de Meiji, je dirai, fin XIXe siècle. Très beau travail. Orfèvrerie du Hyogo, j’en suis convaincu, à voir la courbature du trait, et la qualité de l’ivoire. C’est à coup sûr un 雅号, un sceau d’artiste. Rares sont ceux où ne figurent aucun kanji… Juste cet oiseau stylisé. Étrange.

L’objet, sur le bureau, semble s’incruster dans le cuir.

 - Allez à Himeji. Au château. On saura qui vous êtes.

Je me perds un peu dans mes formules de politesse. Mon acolyte lève un avant-bras d’objection, que je  rabaisse doucement. Je récupère le sceau – le gagō-in, donc – et, étui, poche, nous prenons congé.

Dehors, il pleut toujours à verse. Étrangement, les rues sont toujours au sec, dans ce quartier commerçant, recouvertes qu’elles sont de canopées artificielles. Mais les gens dans le métro du retour ont tous un parapluie mouillé, qu’ils ont soigneusement emballés de cellophane.

samedi 21 octobre 2017

鸛の物語 一

 - C’est une grue.
 - Une quoi ?
 - Une grue. L’oiseau. Longues pattes, long cou courbé, bec pointu.
 - Ça pourrait aussi bien être une cigogne.
 - Y a pas de cigogne au Japon. Donc, une grue.
 - Savais pas que tu t’y connaissais en piafs à échasses.

Il a raison.

Je n’y connais rien aux échassiers, qu’ils volent en V en Europe ou en Z en Asie. Sauf qu’il n’y a pas de cigogne au Japon, ça, je pourrais le garantir. Après l’avoir encore contemplé un moment, je range le sceau dans son étui, que je mets dans ma poche.
 - Allez, boucle-la. On atterrit bientôt.

On pourrait croire le contraire, mais nos rapports sont amicaux. Pince-sans-rire, oui, mais cordiaux, si l’on passe sur les jurons et les blagues à la con.

Un coup d’œil au hublot nous confirme que le temps est bouché, pluvieux, et que l’avion semble vouloir amerrir.
 - On va se planter dans la flotte ?
 - Non. Les Japonais manquent de place. Alors pour faire atterrir les coucous dans la baie d’Osaka, ils ont créé une île pour y installer leur nouvel aéroport. Ils sont comme ça, ils sont insulaires, alors une de plus ou de moins…

Dont acte. La piste apparaît au dernier moment. On se pose sur un tarmac trempé. La saison des typhons, il paraît.

Dès que je retourne dans ce pays, ma tête et mes épaules prennent le relais. À chaque rencontre, je ne peux m’empêcher de me pencher en avant, en prononçant de longues mélopées polies et de circonstance. On passe les contrôles et la douane à force de révérences, et, bagages à la main, on se rend à la gare. Les trains, ici, roulent d’île en île sur des ponts interminables. Osaka étend ses banlieues aussi loin que le regard le permet, et le paysage fait défiler toutes les palettes de gris en boîtes plus ou moins rectangulaires. Enfin, on arrive à destination. C’est un meublé, mais minimaliste, au nord de la ville, dans un quartier moderne et tout propre. On va pouvoir s’allonger un peu, sur les premiers futons dépliés, en buvant une Kirin Ichiban. Après quelques lampées, il faut bien deviser un plan d’action.

J’ai mon idée.
J’ai toujours des idées, c’est mon problème. Il a toujours des réserves, c’est son atout. Entre nous, ça marche d’habitude pas mal, comme ça. 
On en saura plus demain, sur cette grue gravée sur ce sceau, dans un étui, dans ma poche.

mardi 26 septembre 2017

Signaléthique

La collection a commencé innocemment, presque par inadvertance, lorsque, d'un village à l'autre, deux passages piétons aux allures semblables m'ont fait signe de manière divergente. Alors, piqué par cette curiosité, on se mit à glaner, sur toutes les routes qui nous emmènent du dodo au boulot, ces panneaux de signalisation aux messages étranges...

lundi 14 août 2017

No man's land - The inner space

S'il vous vient à l’idée de pénétrer par un interstice dans un des bâtiments, vous tomberez alors sur les volées d'escaliers en béton brut. La perspective vous jouera des tours, bien sûr, mêlant haut et bas : au troisième palier, vous parviendrez au rez de chaussée. Et inversement.
Il vous faudra alors rechercher la fissure qui vous a permis d'entrer, mais cela ne sera pas une partie de plaisir : scruter les murs, les toucher, les frotter, les racler. Se tromper souvent, lorsqu'une toile d’araignée, ou une pelote de filaments poussiéreux, fait figure d'issue de sortie. 
Mais bon. 
Si vous êtes dedans, c'est qu'il y a un dehors...

No man's land - The outer space

Ce lieu ne figure sur aucune carte bien sûr. Il ne peut faire l'objet d'une recherche - encore moins d'une trouvaille - mais vous y parvenez par mégarde, au hasard de la route. Nul ne semble y habiter, mais des reliefs d'une vie disparue font ça et là leur apparition. 
L'endroit est silencieux, mis à part lorsque le vent se plaint, ou qu'il fait grincer un volet. La lumière est vive, comme pour mieux découper les contours offerts à l'observation. Le ciel est blanc, opaque, indistinct. 
S'il on veut explorer le terrain et ses environs, il faut abandonner tout sens d'orientation. Ce n'est point labyrinthique, non, mais on peut se retrouver au même point en tournant au hasard, tout comme en faisant l'effort de s’éloigner de son point de départ consciemment. 
Et, évidemment, on s'en extrait de la même façon qu'on y était parvenu.
Sans raison.