mardi 31 octobre 2017

鸛の物語 十四


Fushimi. Desservi par les lignes de train JR ou Keihan, à coup sûr sous surveillance. Pas pour nous donc. On va éviter aussi les taxis, histoire de cultiver la parano. Faut ainsi marcher une bonne heure, vers le sud. C’est paisible et tranquille, comme balade. À cette heure nocturne, surtout. Notre destination, , « Ploiement d’Espérance », désigne une montagne sacrée. Le sanctuaire de Inari, sis au pied de ladite montagne, est ouvert à tous les vents, et a toutes les heures.

L’envie me prend, comme souvent, de gloser un peu.
 - C’est que, vois-tu, Inari n’est pas un kami comme les autres. C’est un Okami, une déité majeure et antédiluvienne, qui manifeste ses prérogatives sur de nombreux domaines : Fertilité, riz, thé, saké, toutes choses agricoles ou industrielles. Une sorte de saint patron pour tous les forgerons et – par extension – artisans et marchands de tout acabit, on se le représente de la manière la plus idoine, en fonction des transactions. En hommasse balèze et barbu, ok. En femme fatale et callipyge, itou. En trans drag queen sortie des clubs de Namba ? Ouaip, pas de blem. Cette divinité sait y faire, côté ensorcellement et opportunisme. C’est pour cela qu’elle a, à son service, tous les renards de l’archipel, ces kitsune roublards et fort peu scrupuleux, qui font commerce de promesses immanquablement brisées.

Mes grolles me font mal, après cette longue journée. Le temple apparaît soudain, tout illuminé, au détour d’une rue anonyme et pavillonnaire. Il fait resplendir l’orange vif de ses piliers, madriers et solives, tandis que la courbure de ses faîtages se devine sur la noirceur du ciel. Une horloge, non loin, carillonne onze heures. Pas un chat. Mais un gentilhomme de notre connaissance, toujours aussi bien attifé, est assis, immobile, sur les degrés qui mènent à la première terrasse. Il nous avise d’un geste, un salut un peu taquin, sur quoi nous lui rétorquons, synchrones, en bras d’honneur.

Question d’étiquette, et de contrôle de soi.

 - Oui, oui, voilà. J’espère que la route fut bonne. Je dois avouer que je ne vous attendais pas si tôt, mais vous me semblez plein d’enthousiasme pour entamer cette escalade ! Avant d’aller plus loin, il vous faut toutefois suivre le protocole. Rien de bien sorcier. Venez, là, devant l’autel, et agitez la corde et le grelot. Puis, prononcez le mot de passe, en jetant un p’tit billet. Pas d’entourloupe, je vous prie !... Et seulement une chance et une seule de pouvoir franchir le passage sous les premiers torii ! Si vous vous trompez, j’ai bien peur que vous ne devriez rebrousser chemin, et rentrer dans vos pénates. Ce serait fort dommage, mais, après tout, l’aéroport d’Osaka n’est pas si loin…

On se concerte, hagards. Le mot de passe ? Pour grimper sur cette montagne perdue dans la pénombre ? Je fouille dans ma mémoire. Rien. Mes panards, eux, me font toujours mal. Le temps passe. Rien. Je fais le vide, malgré mes gros orteils qui me lancent. Et mes chevilles qui enflent. Je laisse mon regard se poser, virevolter, se poser encore. Le sanctuaire, la corde, le grelot, la montagne toute noire, mes chaussures, le sanctuaire, les papiers votifs, la corde, la montagne invisible. Minuit carillonne. Minuit. La nuit. La montagne, le sanctuaire. L’éclat orange du sanctuaire. Et ces foutues pompes une pointure un poil trop petite qui m’ont forcément donné des…

Eurêka ! C’est lumineux !

J’agite la grosse corde qui fait tinter le grelot. Je claque des mains, deux fois, et je me prosterne. Je viens donc de réveiller Inari, et il faut la jouer rusé. Je glisse un de nos derniers gros biftons dans la boîte à offrande, et prononce le sésame d’une voix haute et claire :
 - 蝋燭 !
Aussitôt, un panneau glisse dans l’arrière-salle, et un vieillard courbé et chenu, portant la robe Shintō, progresse lentement dans notre direction. Il tient à la main une bougie allumée, qu’il approche d’une lanterne munie d’une courte perche. Soigneusement, il enflamme la mèche du lumignon, qui projette bientôt ses ombres à travers le papier. Puis, sans un mot, il nous tend cette lueur qui vacille sous ses gestes, si lents, si tremblants, et pourtant si méticuleux.

-Voilà. Vous n’êtes finalement pas si empotés ! Et vous pouvez maintenant distinguer la voie, qui, couverte par nos milliers de torii, vous mènera vers d’autres épreuves. Quelles seront-elles ? Mystère… Chers amis, à vous de voir. Mais si j’étais vous, je hâterai un peu le pas. Inari n’a certainement pas que ça à faire, et l’heure, inexorablement, tourne.


Je retire mes godasses et tente de les lui lancer dans sa gueule confite de vanité. Mais il esquive. L’ est furtif, le faquin. On le laisse à son rire narquois alors que nous entamons la montée, nantis de ce lampion porté à bout de bras.

Le sentier louvoie d’abord tranquillement, presque à plat, sous une tonnelle de portiques orange et noir, avant que la pente ne prenne un tour plus abrupt. La montagne est silencieuse, mais parsemée de bunsha, ces temples miniatures qui poussent de part et d’autre du chemin. Une multitude de renards hiératiques nous toisent, museau ouvert et oreilles dressées. À notre passage, le jeu de lumières vacillantes et d’ombres changeantes sur toutes ces statues finit par plomber notre disposition. L’humeur s’assombrit et l’angoisse s’accroît à mesure de notre ascension. Nous sentons insidieusement que nous ne sommes pas les bienvenus, et que l’on nous épie de tous côtés. Mais on grimpe malgré tout, marche après marche, franchissant torii après torii.


Nous finissons par arriver bientôt à un embranchement. À gauche, le sentier monte dru, et se perd dans l’obscurité. À droite, c’est moins escarpé, et les frondaisons se dégarnissent pour permettre de deviner les lumières de la ville en contrebas. On reprend souffle, avant de jouer à pile ou face.

Soudain, juste devant nous, une petite plateforme de bois, invisible jusqu’alors, s’illumine sous la clarté de lanternes pareilles à la nôtre. Une voix féminine, haut perchée, entame son oraison :
« Oyez, oyez, voici une courte histoire de千代鶴, appelée aussi « L’Eternelle, qui vit telle la grue pour mille ans », et de ses quatre convives, Princes du Septentrion, du Méridion, de l’Orient et de l’Occident. Cette illustre geisha, dont le constant souci est de divertir ses hôtes de la plus parfaite des manières, leur pose en ces termes les prémisses de sa devinette. »

Descendent du ciel aussitôt cinq marionnettes de bunraku, animées par des ficelles si longues qu’elles disparaissent dans l’ombre des feuillages. Les pantins prennent lentement position sur cette scène miniature. Au centre, une petite geisha au visage d’albâtre, à la coiffe fleurie, en kimono aussi carmin que ses lèvres, et quatre courtisans plus ou moins hirsutes et vêtus de yukata bleu nuit assis deux par deux, qui l’encadrent. Le récit reprend :
« Chiyotsuru, voulant éprouver la sagacité de ses commensaux, siffle un air printanier et, après quelques instants,  un rossignol apparaît et se pose sur son poignet.  Mais l’oiseau, visiblement, est aphone. Elle regarde tristement son petit compagnon ailé, et avise son auditoire.
 - Mes seigneurs, je suis au désespoir… Voici mon rossignol, toujours gai et gazouillant. Pourtant voilà que, depuis quelques jours, il reste sans voix. Que faut-il faire pour lui rendre l’envie de chanter à nouveau ?
Le prince du Nord répond sans ménagement.
 - S’il ne chante pas, il faut le tuer !
Le prince du Sud, fixant l’oiseau de son regard sévère dit :
 - S’il ne chante pas, il faut le faire chanter !
Le troisième, oriental, considérant la situation, hasarde :
 - S’il ne chante pas… Eh bien…  Il faut attendre qu’il chante… »
À cette parole, le quatrième prince s’envole soudain, et vient se poser à califourchon sur mon épaule. La voix reprend :
« Et que propose l’estimable prince de l’Ouest ? »
La marionnette, malicieusement, et avec insistance, vient tapoter de son petit poing sur ma tempe droite, puis croise ses bras en signe de défi.
 - Y veut quoi ton Pinocchio ?
 - Dur à dire… Je dois trouver la réponse à une vieille charade de courtisane. Du genre, je chante, je danse, je récite des poèmes, je joue du shamisen, je distrais et j’élève le débat pour des jouvenceaux un brin psycho. Donc, l’oiseau ne chante plus, pourquoi ? La soluce est dans la question, c’est une antienne asiatique. Le piaf fait la grève des roucoulades, et, pour qu’il piaille à nouveau, que faut-il faire ? Etre cruel, non. Bourrin, non plus. Indifférent, pas moins. Donc, il faut être…
 - Ventriloque ?
Je me tais. Je veux le silence. Accroupi, je dessine sur la terre battue. Le quadrant indique mort en haut, torture en bas, résignation à droite. Quoi de futé à gauche ?
 - Bienveillant ? Aux petits soins ?... Mais oui ! Petit prince de l’Ouest, la réponse est : Il faut le materner, le couver à nouveau ! S’il se sait chouchou, il chantera ! Et la dame de bonne compagnie pourra subtilement instiller un peu de compassion chez ces abrutis de graines de tyrans…  Chiyotsuru ! Est-ce juste ?

« Votre cœur me semble raisonnablement pur, jeune homme aux pieds nus ! Oui, soyez rassuré, mon oiseau chantera si on lui donne soin et lui montre attachement. Vous pouvez poursuivre votre route. Prenez à gauche, même si le chemin vous semble plus ardu. Vous serez sur la bonne voie. Adieu ! »

Sur ce, les lanternes s’éteignent et les personnages miniatures décollent en escadrille pour s’évaporer dans les branchages. Nous prenons un instant pour absorber, chacun à notre manière, ces dernières fantasmagories. Et puis, héroïsme oblige, nous suivons le conseil de cette voix chimérique et empruntons, dans la sinistre direction, l’escalier de vieilles pierres qui se perd dans l’obscurité.

lundi 30 octobre 2017

鸛の物語 十三


Ah, Kyōto ! Son fameux quartier des plaisirs de Gion, les berges de ses rivières Kamo, Takano et Katsura, ses succulentes gargotes et ses marchés couverts, ses pèlerinages en montagne, ses palais impériaux, ses parcs, et ses deux mille et quelques temples. Aiguille, meule, foin, tout y est.

Mais nous avons, grâce à Keiko – Charmante Keiko ! – un point de départ. Une ancre dans ce flot de sanctuaires, une amarre jetée vers le Nishi Hongan-ji, qui nous servira, si Amida Butsu le veut, de tête de pont.
 - Oh, tu ne vas pas te la jouer mystique maintenant ! Je veux bien qu’on soit à la poursuite d’un ancien escroc bien de chez nous, d’un peintre graveur crevard et barjot, et d’un morceau d’ivoire maudit, mais faut pas exagérer. Tous ceux qui convoitent ce truc un brin surnaturel, y sont comme nous, tête sur épaules, et larfeuille sur le cœur. Larfeuille qui se trouve être bien fin, à l’heure où je te cause, et merci encore à notre donzelle de nous avoir avancé pas mal de fric. Tu me feras pas croire qu’on est devenus, par je ne sais quelle computation du Saint-Esprit, missionnaires d’un Très Haut. S’il veut faire rentrer tout son foutoir dans l’ordre, ton Bouddha, il a qu’à bouger son gros cul et arrêter de contorsionner ses poignets en souriant comme un con !

Je ravale ma prière.

Le Nishi Hongan-ji est un gigantesque complexe de temples massifs, qui accusent leur âge et leur statut. C’est lourd, c’est beau, c’est Kyōto. On s’y rend recta, dès la descente de notre bus, parce qu’il est à deux pas de la gare. Mais on a beau y traîner nos fripes de salary-man et de retraité alpestre, personne ne nous vient nous prendre par la main. Alors, on s’assied sur les tatamis du plus grand pavillon, en considérant les pénitents qui viennent se prosterner et écouter psalmodier les bonzes et vibrer les gongs. L’humeur méditative du lieu nous envoûte malgré nous, et nous oublions l’heure. Ce n’est que lorsque les ombres s’allongent démesurément que l’on reprend conscience du tour qu’ont pris les événements.
 - Voilà. Faut vous rendre à l’évidence. On vous a vraisemblablement posé un beau lapin !
On se regarde l’un l’autre, sur l’air de c’est toi qui ?... mais ni lui ni moi n’avons ouvert la bouche. 

On se redresse alors, les genoux un peu flagadas encore.


 - Voilà. Debout, c’est mieux. Sortez maintenant. Ça ne sert à rien de camper par ici.
On obéit, de bien mauvais gré. La nuit est tombée, et l’esplanade devant les temples est presque vide. Cette voix devient pratiquement murmure :
 - Voilà. Là, vous ne me voyez pas ?
Non.
 - Voilà, là, c’est mieux, n’est-il pas ?
Une silhouette chafouine sort de l’obscurité, sapée comme il faut : costard, chapeau, cape, canne à pommeau. Le tout dandy, mais discret. Il chuchote encore :
 - Rien à déclarer ?
Non.
 - Voilà, bien… Laissez-moi donc vous annoncer que les vieux clans aristocratiques – dont je ne fais, fort heureusement, pas partie – se sont tous ligués contre vous et vos soutiens Ikkō. Pas seulement les Imube et Maeda, mais aussi les Hoshina, les Matsudaira, et bien sûr, les Tokugawa. Ils ont bien entendu comploté leurs entrées dans toutes les administrations et bâtiments publics, et vous attendent le pied ferme. J'ai ouï dire que vos aventures les ont passablement indisposés, et qu'ils guettent la moindre occasion pour vous voler dans les plumes ! Je pense même qu’à l’heure où je vous parle, ils doivent déjà savoir que vous musardez par ici. Après tout, je n’ai moi-même pas dû aller bien loin pour vous surprendre. Je vais donc vous guider discrètement hors de ces murs, et, lorsque vous serez moins exposés, vous donner un conseil. Un conseil d’ami. Hm ?

Là-dessus, il nous drape d’un coup de cape, et nous mène, le long des bâtiments, vers une discrète issue qui ouvre sur la rue.
 - Voilà. Hors de vue et de danger, pour l’instant. Vous devriez trouver un endroit pour la nuit, mais pas trop près de la gare. Allez vers le sud, c’est plus tranquille. Bon. Je vous laisse. Tenez. Ça devrait vous rappeler quelque chose.

Il nous tend une enveloppe. Puis il s’évanouit dans les ténèbres.

On déplie la languette. Dedans, un billet de 2000 Yen avec, griffonnés au stylo bille, ces mots :
« À l’aide, mes agneaux ! Sortez-moi de là ! Ils me retiennent prisonnier ! À Fushimi Inari-Taisha ! »

dimanche 29 octobre 2017

鸛の物語 十二


Au déjeuner, c’est notre mama-san qui nous vient en aide, de la manière la plus inopportune qui soit. Oui, évidemment, ses bains y sont pour quelque chose, mais les ryokan dotés d’onsen font partie du folklore, et du mystère des établissements de renom. Nul ne sait pourquoi ces jaillissements telluriques adviennent, et encore moins qui vient à les découvrir et à les exploiter, mais on y établit depuis toujours des relais pour les voyageurs épris de confort aquatique. Brûlants. Et qui sentent souvent l’œuf pourri. Qu’importe. Alors que les edamame nous sont servis, elle se porte volontaire pour éclairer notre lanterne. Une mama-san à l’ancienne, quoi, qui ne sait pas tenir sa langue lorsque son hôtel est vide, et qui serait prête à vendre son kimono pour faire bonne impression.

Et réagir à un compliment :
 - Bel établissement que vous avez là, si bien tenu et si calme ! L’épitomé de l’hospitalité à la japonaise ! Ce confort, cette cuisine, et ces thermes, quels plaisirs ! À vous voir régir cette maison d’une main de maître, je ne peux que m’esbaudir devant un si parfait exemple de l’hôtellerie traditionnelle des montagnes du Gifu, dont, je suis sûr, vous êtes la digne héritière d’une longue lignée d’aubergistes hydrophiles !
 - Oh, oh, oh, vous nous faites trop d’honneur, vraiment. Non, non, non, notre modeste pension n’est pas digne de toutes ces louanges. Et mon grand-père, alors jeune métayer, a simplement eu l’insigne chance de se trouver au bon endroit au bon moment lorsqu’un mystérieux puisatier fit la découverte de la source qui alimente notre ryokan, il y a de cela environ un siècle.


À nous voir tous de concert nous figer net, elle prend le parti de s’asseoir à notre kotatsu. Elle s’accroupit donc lentement, et, après une pause mélodramatique du plus bel effet, commence son récit :
 - C’est une histoire qui, comme notre humble auberge, se transmet depuis trois générations. Oh, oh, vous savez, nous, gens de Hida, nous ne sommes pas bien riches, non, non, mais nous sommes finauds, ça oui. On connaît nos kami, on sait comment attirer leurs grâces ! Tout commence il y a donc bien longtemps, oui, bien longtemps, à la fin de l’été, alors que la récolte commence pour les vergers de kakis, et que tous les fermiers de la vallée se réunissent devant le Sakurayamahachimangu, notre plus célèbre sanctuaire Shintō, pour quémander, avec moult et moult offrandes, à nos divinités du sol et des arbres une cueillette prospère. Et soudain, figurez-vous, une procession de pêcheurs aux cormorans, venus de la rivière Nagara apparut pour nous mettre en garde, nous autres, gens de Hida. Ils dirent que leurs oiseaux les avaient prévenus qu’une série de calamités allait s’abattre sur notre communauté, et que, si nous n’y prenions pas garde, le déluge, rien de moins, allait fondre sur nous tous, et que nous allions être emportés par des inondations sans commune mesure. Que le salut viendrait si nous rejetions la présence d’un alchimiste aux étranges pouvoirs, qui pourrait tourner toutes terres émergées en océan. Mais nous, gens de Hida, on rit à leur menace. On moqua leurs guenilles détrempées, et leurs barbes de vieux pêcheurs, et personne ne prit leurs admonestations au sérieux. Ils s’en retournèrent alors à leur pirogue et à leurs volatiles, en bougonnant contre le bon sens paysan. Pourtant, d’étranges phénomènes commencèrent à se manifester au début de l’automne. De grosses giboulées, si subites et si violentes, se précipitèrent sur quelques champs, saccageant les arbres et leurs fruits, ne laissant que coulées de boue et troncs tout tondus. Puis survint, toujours sous bonne escorte, ce sourcier dont mon grand-père nous a tant parlé. Oh, oh, il prenait bien soin, mon grand-père, de nous réunir à la nuit, au coin du feu, nous, les tout petits, pour nous conter encore et encore, avec l’œil malicieux de l’instigateur des cauchemars d’enfant, le souvenir de son apparition, le souvenir d’un homme efflanqué, presque squelettique, au teint cireux, échevelé, aux gestes désarticulés, capable d’un signe tracé à la baguette sur le sol de faire jaillir des profondeurs de la terre l’eau bouillante et méphitique, et faire déborder les étangs ! Et de nous captiver avec ses tentatives, infructueuses d’abord, de mener ce personnage aux allures d’épouvantail vers le lopin de terre qu’il possédait, juste là où nous nous trouvons maintenant… Oh, oh, il tenta d’amadouer les gardes, d’offrir ses meilleurs kakis, de promettre monts et merveilles. Il se déguisa même en émissaire impérial, pensant tromper ainsi la surveillance constante qui accompagnait ce mage cadavérique. Ce qu’il reçut en retour, c’est une bastonnade et quelques jours de cachot ! Ah, ah, ah ! Mais il était finaud ! Il avait remarqué quelque chose, à la manière dont le sourcier se comportait lors de ses errances. Une sorte de manie, à toujours tracer avec son index des signes sur sa paume, tout en chuchotant sans cesse les mêmes incantations. Cela lui mit la puce à l’oreille, et il parvint enfin à attirer la petite troupe sur sa parcelle en agitant devant leur nez des rouleaux de washi, notre meilleur papier, tout en ayant orné son couvre-chef de nombreux pinceaux. Le sourcier, comme hypnotisé, s’arrêta net, et suivit mon grand-père jusqu’à l’endroit où il fit jaillir, en quelques gestes cabalistiques, la source chaude qui alimente depuis notre onsen. Il partit avec ses rouleaux, semble-t-il rasséréné, sans tremblote ni murmure…
 - Et savez-vous où il habitait, cet énigmatique visiteur ?
 - Oh, oh, on dit qu’il était sous la protection du clan Kanamori, qui l’avait, je vous l’ai dit, sous bonne garde… Mais il ne résidait pas à Takayama même, non. Je crois qu’il était séquestré du côté de Kamiokacho Funatsu, et devait être transporté en charrette à bras jusqu’à la ville pour accomplir ses étranges prodiges. Que reste-t-il de l’endroit où il était cloîtré ? Je n’en sais rien, mais je peux peut-être vous donner des indications plus précises, si vous me laissez passer quelques coups de fil… Nous, gens de Hida, nous sommes très accommodants vous savez, oh, oh, oui, oui, oui.


Nous acceptons sa proposition de bon cœur, et entamons notre déjeuner d'excellent appétit. Plus tard, après une sieste sur de confortables futons, nous sommes conviés à la réception où notre hôtesse, trépignante d’impatience, nous adresse en ces termes :
 - Voilà, voilà, oh, oh, oh. Oui, c’est bien à Kamiokacho Funatsu ! Nous, gens de Hida, nous ne sommes pas très sophistiqués, mais nous avons le sens de l’orientation et une bonne mémoire ! Là, je vous ai écrit l’adresse du lieu que vous recherchez. Ce n’est pas très loin, il suffit de franchir un petit col, et vous y êtes. Je vous réserve le dîner pour ce soir ?

Dîner confirmé, nous prenons la route, franchissons le col qui nous sépare de Kamiokacho, où les montagnes se font plus abruptes et la vallée plus encaissée. Le village suit la courbe d’un torrent, avec ses maisons au toit de tuiles bleues et grises. Un peu en amont, on trouve d’anciens murs à moitié en ruines qui délimitent un fortin qui paraît à l’abandon. Pourtant, jouxtant le petit bâtiment, on voit deux cahutes toutes proprettes. La première semble abriter une boutique de souvenirs, et la seconde, fermée, ne laisse rien deviner. On gare notre véhicule, et Keiko prend l’initiative de mener notre enquête, à la manière subtile du touriste égaré, qui a entendu de vagues légendes, et qui profite de son passage par ici pour affecter sa désarmante candeur. La voilà donc qui pénètre dans cette échoppe, et, jouant admirablement la citadine un peu snob perdue au milieu de la cambrousse, soutire une information essentielle. Oui, il y a bien eu, environ un siècle auparavant, d’étranges fables sur un fou qui prétendait faire éclore des geysers, et le petit refuge à côté contiendrait des artéfacts ayant appartenu à ce dément, avant qu’il ne se volatilise. Et serait-il possible d’y jeter un œil ? Ah, ce n’est pas moi de vous répondre, s’entend-elle dire, mais vous devez demander à mon superviseur. Est-il là ? Oui, vous avez de la chance, il inspecte le rempart sud à cet instant. Et nous voilà, enfin, devant l’entrée d’un cabanon qui recèle, nous l’espérons, la clef de toutes ces pérégrinations. Que l’on ouvre à notre requête.

Dedans, un fouillis d’objets disparates. Des hallebardes. De vieilles loques. De vieux meubles de bois. Une couchette. Et, dans un coin, des rouleaux de vieux papiers, étrangement secs et qui s’effritent sous le toucher. Avec mille précautions, nous aplanissons les premiers feuillets, et Keiko commence à déchiffrer ces étranges circonlocutions rédigées d’une main frémissante.

使


 - On peut avoir une version latine, mademoiselle ?
Mon complice joue sur les mots, et nous voilà à décrypter, en deux temps :
Tracer. Tracer des signes. Des signes, des signes. Faire courir le pinceau. Laisser la main agir. Juste la main. La voix de la main. Ma voix. Tracer toujours. Des signes de montagne. Montagne. Montagne. Des signes de pensée. Pensée. Pensée. Et ma main. Ma main. Ma voix. Ma voix. Le pinceau. L’encre. La main. Les signes. Tracer toujours. Ne pas s’arrêter. Ne pas laisser les chuchotis recouvrir ma pensée. Ma pensée. Ma pensée. Les faire taire. Ne pas laisser aux chuchotis la voix au chapitre. Non. Non. Ne plus évoquer le chapitre. Chapitre. Chapitre de la végétation. Non. Non. De la tornade. Jamais. De la terre encore moins. Et du feu. Du feu. Feu. Non. Pas le feu. Ni l’eau. Ni le torrent. Ni la source. Non. Non. Tracer des signes. D’autres signes. Pensée. Pensée. De ma main. Ma main. Ma main. Mon pinceau. Ma voix. Ma voix. Ma voix. Heian Kyō. Ma Voix. À Heian Kyō. Ma voix. Ma voix. Ma voix…
 - Il cancane le coco. A définitivement perdu la boule, m’est avis. 

Tous les feuillets sont recouverts de ces lignes tremblantes et serrées, lointain témoignage d’un esprit dérangé, sombrant dans la folie. Mais la mention de Heian Kyō apparaît régulièrement, et c’est, à ce stade, notre seule piste. 
 - Heian Kyō ?
 - L’ancienne appellation de Kyōto, avant Meiji. À démêler le sens de ces folios foutraques, je pense que c’est notre prochaine destination. ちくしょ ! Ce peintre fou se dérobe encore !

Keiko reste silencieuse. Elle hoche la tête, deux fois. Puis :
 - Vous devriez partir demain matin. Rentrons au ryokan, et dînons ensemble. Je suis sûre que notre mama-san a mis les petits plats dans les grands. Mais d’abord, je vais faire un crochet à la gare routière. Il vaut mieux que vous preniez un bus direct pour Kyōto. Évitez les trains dorénavant, les Maeda et Imube ont certainement activés leurs réseaux pour vous traquer dans toutes les stations. Quand vous arrivez, rendez-vous au Nishi Hongan-ji. Je ferai en sorte de prévenir un Ikkō pour vous protéger et vous venir en aide.

Elle est, indiscutablement, charmante.

Jusqu’au bout.

鸛の物語 十一

Après deux jours de contemplation, d’infusions et de repas frugaux, la voilà qui revient. À la façon dont elle a de claquer sa portière, on devine que les nouvelles ne sont pas si bonnes.

 - Pas grand-chose, désolée. Là, j’ai tout compilé dans ce dossier, vous pouvez regarder. Il y a juste une dernière mèche à tirer au clair, et c’est en direction de Takayama, à une heure de route d’ici. J’ai pensé que vous auriez envie de voir par vous-même. C’est votre enquête après tout !

Elle prend le volant, moi la place du mort. Lui, derrière, poursuit sa contemplation des paysages d’automne. Je déplie la serviette, qui contient ses notes, et les photos des endroits visités pendant notre retraite alpine. Elle dit vrai : il n’y a pas beaucoup de détails, mais ils sont tout de même éloquents. Je lis. Les commentaires superflus sont, bien sûr, de moi.

Yoshiuchi. Deux établissements portent ce nom au tournant du XXème siècle, répertoriés à proximité de la Saigawa. Le premier, dont la licence est établie en 1904, appartient à Yoshiuchi Daisuke. Humble fabricant de baguettes, de sandales de paille et d’ombrelles. Marié, trois enfants. Transmet son affaire à son fils aîné, Koshiuchi Bunjirō, qui tire sa révérence en 1971. Pas de succession, on se débrouillera donc sans lui, ventre vide, va-nu-pieds sous les rayons ardents du soleil. L’autre homonyme, venu de Fukui, Yoshiuchi Ichirō, créé en 1898 un atelier de poterie, toujours sur les berges de la rivière Sai. Lègue son affaire à son second fils, en 1929,Yoshiuchi Isao, qui fait fructifier l’entreprise pour s’établir finalement à Tsuruga, laissant sur place une simple boutique, « Maison Yoshiuchi, ici, on a du pot !», tenue actuellement par une de ses petite filles, Kobayashi Tamae, célibataire, qui a bien toute sa tête. Et un sens douteux de l’humour commerçant. Pas de bol, donc. S’ensuit le sieur Yoshino, apparu dans la ville en 1891, venu du Gifu, artisan menuisier, qui s’installe avec d’autres pauvres hères comme lui à la recherche de chantiers ou d’ateliers de découpe. En trouve un, sis dans le bas quartier de Tamaboko, où il œuvre à la construction des mikoshi, ces palanquins et autels divins transportés par la foule lors des festivals shintō. Se blesse au bras d’un coup de scie en 1907, la plaie s’infecte et le voilà qui meurt bien vite de septicémie. Ou du tétanos, sait-on jamais. Ne cède rien, n’ayant ni femme ni enfants, ni croix, ni bannière. Affaire classée sans suite, cendre et sciure. Passons aux Ikuno. Trois noms. Ikuno Naoaki d’abord, qui fait son entrée en 1900, et qui veut montrer à la face du monde son amour pour les poupées et les jouets. Sa boutique connaît rapidement une renommée qui dépasse les limites de la ville. On vient des campagnes environnantes découvrir ses musha équipés de l’attirail équestre, acheter ses kimekomi toutes rondes et bariolés de mille étoffes teintes, offrir des kokeshi à la silhouette élancée de bois blanc, rouge et noir, ou bien des daruma porte bonheur pour les célébrations bouddhiques. Tant et si bien que, sa bedaine et ses coffres pleins, ce drôle-là quitte Kanazawa pour la capitale, en 1922, et y disparaît corps et biens l’année suivante. Ikuno Wasaburō, lui, ose tenter sa chance à Katamachi, au cœur de la ville, en qualité de calligraphe – ah !, cela pique davantage l’intérêt – et met son pinceau et ses encres au service d’un notaire notoire. Ce dernier, parvenu provincial et arriviste à ses heures, entretient une petite cour d’obligés à qui il verse petites prébendes et honneurs dérisoires, pour mieux asseoir une bien pingre renommée. Las !, son étude fait peu à peu naufrage devant des dettes et remontrances venues de plus haut, et Wasaburō se retrouve bec dans l'eau, perd son dû et son emploi. Se sentant tout en même temps naïf, manipulé, trahi et inutile, il met fin à ses jours honorablement d’un trait de plume, en 1914. Ikuno Junji, enfin, graveur de son état, surgit dans les archives en 1893, venu de la lointaine Tottori. Ce jeune bougre sait visiblement manier stylet et pointe, sur carapace de tortue, de conques et autre matériau moiré. Connaît peut-être son affaire sur l’ivoire aussi. Et prend position dans une loge d’apprentis sous la garde des Maeda, toujours suzerains sur les affaires locales. Ça se corse des 1904, car on dit qu’il doit plier bagage, et se rendre fissa à Port-Arthur, en Russie, où l’Etat-major Impérial, après sa victoire éclair devant les troupes tsaristes a fort à faire avec l’extraction d’un butin de guerre conséquent qu’il faut estampiller pour distribution subséquente… On perd sa trace à ce moment, et nul ne retrouve son identité lors du rapatriement de la soldatesque nippone trois ans plus tard. Pour autant, ce qui reste de ses états de services témoignent d’un jeune homme solide, aux airs un peu bovin, et aux manières parfois directes. Sa disparition aurait donc plutôt à faire avec quelque différend avec des Mongols qui ne s’expliquent pas la grossesse subite de plusieurs de leurs congénères du beau sexe. L’histoire, aussi intéressante soit-elle, s’arrête donc là. Reste donc Shounai. Shounai Kakeru. Et, enfin, je comprends pourquoi nous sommes dans cette voiture, en route pour Takayama, à la lecture de ces quelques notes.

 - Il arrive, dépenaillé, en ville et se retrouve tout de suite investi ?
 - Cela semble être le cas, oui. On lui trouve immédiatement un soi-disant poste d’inspecteur, en charge des gravures seigneuriales, au château. Il arriverait d’Osaka, comme apprenti sous l’autorité de la caste des Ryōmin de Kaga, mais rien ne permet de confirmer cette hypothèse. Pour autant, oui, il y a bien un Shounai Kakeru domicilié dans l’un des satellites de la citadelle, à proximité du jardin de Kenroku. Mais de témoignage de son activité au sein de château, nenni. Là où ça commence à sentir le roussi, c’est que, depuis son enregistrement officiel chez les Maeda en 1888, pas moins de onze incendies sont répertoriés dans les archives en l’espace de quelques semaines. Oh, pas des conflagrations qui rasent tout un quartier, comme on en a malheureusement l’habitude dans les faubourgs japonais, non, plutôt des brasiers soudains et locaux qui abattent une petite structure, un appentis, une remise, un fenil, toujours autour de l’étang de Kenroku… Mais cela inquiète apparemment l’intendance, au point de vouloir mener une enquête sérieuse sur ces incidents. Le nom Shounai est alors inexplicablement et abruptement biffé des registres, mais on le retrouve opportunément apparaître sur une cession de personnel dans la maison des Kanamori, qui se trouvent être les anciens vassaux des Maeda à Takayama. J’en ai donc déduit que sa piste s’enfonce dans les montagnes du Gifu, et que c’est là-bas qu’on aura une chance d’en apprendre davantage.

À ce point-là, nous sommes tous en train de considérer les paysages de montagne bigarrés de toute la palette chaude des feuilles de l’automne, tandis que la voiture, de tunnel en tunnel, fonce vers notre destination.


Il pleut, il pleut à verse à Takayama quand on y parvient a la tombée du jour. La brume cache les sommets qui dominent la petite ville, qui semble bien engoncée dans ses secrets. On se décide à profiter au mieux de l’hospitalité d’un ryokan encore ouvert en cette saison bien basse, ou nous sommes les seuls clients. Qu’importe : la mama-san qui nous accueille rameute tout son petit monde pour un irashaimase vibrant de conviction. On nous mène à nos chambres en quelques coulissements de cloisons, on nous change, on nous dorlote en gestes sobres et paroles parcimonieuses.  Après un bain bouillant et un repas gourmand, nous tentons de deviser un canevas pour le lendemain. Keiko ira de nouveau à la pêche aux vieux vélins dans les arcanes administratifs, tandis que nous explorerons les ruelles de l’ancienne cité, en quête de racontars sur des ruines calcinées.

Géniale stratégie, vraiment, mais quoi de mieux à faire ?

Le matin est frais, le ciel dégagé. On se balade donc dans le vieux centre historique, en s’arrêtant souvent pour déguster les spécialités locales et s’enquérir de réminiscences embrasées. Après quelques heures de ce manège, on finit par tourner un peu en rond.

 - Ouais, c’est bien là le hic. Tes mamies, toutes rabougries soient-elles, elles sont bien gentilles à nous faire goûter toute leur panoplie de décoctions accompagnées de brochettes rôties, mais tout le monde habite dans des bicoques en bois et en papier dans ce patelin. Et ça crame facile, ces choses-là. Un brasero qu’on renverse, un tison oublié, un brandon trop haut brandi, et hop, tout part en fumée. Alors bon, des souvenirs de flambée, ça ne manque pas dans ces vieilles caboches ! Non, écoute… Depuis Nara, je pondère, je mouline. Ça fait des jours qu’on mate des panoramas tout feuillus, et ça m’a fait gamberger. Si l’on suit les supputations éthyliques de notre papa chauffeur féru d’histoire et de scotch, ça commence avec un sceau qui entérine la destruction d’une forteresse pour du végétal. Un retour à la nature, en gros. Ça foire, parce que c’est un coup d’essai, c’est bancal, comme le donjon. Mais les deux autres, ils font un sacré grabuge, c’est la terre qui se défausse, et le ciel en furie. Puis on nous chronique des feux qui étincellent un peu partout. Suis pas expert en alchimie orientale, mais ça me semble bougrement élémentaire. Du bois. De la terre. Du vent. Du feu. N’en reste qu’un dont on n’a pas encore causé. La flotte. M’est avis qu’il faut plutôt dénicher du dégât des eaux à répétition. Ça devrait être plus rare dans un bled de montagne aux baraques de paille et de poutres.

Touché.

On retourne à l’auberge pour une autre immersion dans ses sources chaudes, et pour annoncer à Keiko, qui nous y attend déjà, de rechercher les horaires du changement des marées.

jeudi 26 octobre 2017

鸛の物語 十


Assis en tailleur dans cette minka aux toits pentus, nous faisons cercle autour de l’âtre. La vallée au dehors est brumeuse, pluvieuse, et toute la maison sent le bois, le chaume et le thé parfumé. On nous a attifés comme on a pu, lui en retraité montagnard, moi en salary man, et nos hôtes forment un groupe de révolutionnaires rigolards et un tantinet frappadingues. Celui qui nous a conduits jusqu’ici semble être le chef, ou, tout du moins, le propriétaire des lieux. Dodelinant, et la tête rasée, il porte la tunique des bonzes et des tatouages mafieux. Une idiosyncrasie de bon aloi, pour sûr.

Il me tape sur l’épaule.

 - Vous êtes deux drôles d’oiseaux mes gaillards ! Vous avez de la chance d’avoir quelqu’un comme Keiko pour veiller sur vous ! Elle était sous le choc, la petiote, quand elle nous a alertés pour venir à la rescousse. Oh, Elle ? Pas d’inquiétude. La demoiselle ne devrait pas tarder, je pense, après sa tournée des hôpitaux de la périphérie pour y faire admettre discrètement les plus amochés d’entre nous… Ah ! Belle mêlée, je dois dire. Et content d’avoir pu déraciner quelques bonsaïs chez ce salopard de Maeda ! J’espère qu’il écume de rage maintenant, devant le naufrage de ses mers de graviers éparpillées aux quatre coins, et de son antre de vieux samouraï flapi ouvert aux quatre vents.  Que son orgueil de coupe-papier d’opérette l’étouffe ! Tous pareils, tous détestables, ces vieux débris de l’ancien monde, et nous qui leur faisons la nique. Et ça dure, ça dure comme ça depuis des siècles maintenant.

Je le regarde, un peu torve, sans trop savoir quoi dire.

 - Pardonnez mon ignorance mais… Vous êtes qui au juste ?
 - Nous ? Ce qui reste des 一向一揆.
 - Plaît-il ?
 - Des Ikkō-ikki ! Okay, okay, vous n’êtes pas du coin, donc une explication s’impose. Je vais essayer de la faire courte, mais c’est pas gagné. Bon. D’abord, sachez que nous suivons l’enseignement de Rennyo, notre chef spirituel, grand prêtre de la secte bouddhiste Jōdo Shinshū. Il vécut au XVème siècle ici, dans notre bonne province de Kaga. Ce Vénéré consolida autour de ses temples des communautés de gens de basses classes, artisans, marchands et paysans pour la plupart, qui formèrent des collectivités auto-défendues et régulées, hors du contrôle des daimyos. Des sortes de micro-sociétés autonomes, si vous voulez, qui vivaient du fruit de leur labeur et de la vente de leurs produits, et qui luttaient pour leur droit à l’autodétermination, quitte à bousculer l’ordre établi par les seigneurs de guerre et le Shōgun lui-même. Comme vous pouvez l’imaginer, ça ne passa que moyennement auprès des aristos. Les gueux, ils ferment leur gueule et ils crèvent, ils ne s’organisent pas en syndicats pseudo-religieux pour faire chier avec des revendications populistes et vivoter de leurs trafics. Et donc, ce qui devait arriver arriva, et, au lendemain de la bataille de Sekigaraha, les sbires du clan Tokugawa fondirent sur Kaga pour y éradiquer toute velléité de gouvernement populaire.  Les Ikkō-ikki furent exterminés et l’ensemble de la région mis sous tutelle shogunale. Sauf que ! Sauf que quelques irréductibles bonzes et pécores réussirent à se faufiler entre les pics et les lames, et à gagner les montagnes du Gifu. Et là, ils attendirent leur heure, déterminés à se venger de l’annihilation sanglante de leur idéaux. Je passe sur les détails, hein, sinon on y est encore demain. Toujours est-il que, sitôt la restauration de Meiji proclamée, on recommença a entendre des « Namu Amida Butsu ! » retentir dans le pays, d’abord dans les villages, puis au cœur même de Kanazawa. C’est que les Ikkō, réorganisés en cellules clandestines, les Kakure Nenbutsu, reprirent du poil de la bête, et voulurent montrer aux autorités, encore et toujours à la botte de l’empereur, que la populace n’était pas aussi docile qu’on pouvait le croire… Bon, il y eut un petit problème d’ajustement historique, parce que, du début XXème à la fin de la guerre, hurler en pleine foule « Celui qui avance est sur d’être sauvé, celui qui recule sera damné !  A moi Bouddha Amida ! » vous envoyait directement en première ligne, en Russie, Mongolie ou en Chine, ce qui, stratégiquement, n’était pas vraiment le but de la politique maison. C’est ça, aussi, avec les exaltés. Ils fermentent trop longtemps, et, dès qu’ils sont à l’air libre, faut qu’ils fassent gaffe, niveau réflexion et comprenette. Bref. A la fin des années soixante, la concomitance des idées anars et marxistes qui agitent les universités ravirent bien des ikkō, qui infiltrèrent les rangs estudiantins, mais la lutte fit long feu. Le Japon était déjà entré de plain-pied dans le consumérisme à outrance – en était même le premier moteur – et ces vieilles lunes de communautés autogérées n’intéressaient plus grand monde… Alors on prit le parti de rester dans nos montagnes et de s’y planquer peinard. Mais de répondre à l’appel, le cas échéant, dès que l’un d’entre nous a maille à partir avec les sicaires des anciens féodaux, ça oui ! Surtout de ces vicieux de Maeda !... Et aussi, bien sûr, de leurs affiliés, milices fachos et yakuzas compris. A ce propos, nous sommes plutôt fiers de notre stratagème. Hein, Miyamoto !

Là, un bonhomme en salopette, au visage serti d’une belle moustache à l’italienne, sur notre gauche, opine du chef, goguenard.

 - C’est lui qui a eu cette idée en premier, maquiller sa camionnette en gaisensha pour tromper l’ennemi. On conduit tranquille, bien bariolés de conneries ringardes, haut-parleurs à fond hurlant les insanités d’usage sur le Japon inviolable et éternel, et le miracle se produit : Les flics tournent le dos, les habitants ferment leurs fenêtres et se bouchent les écoutilles, et on peut opérer tranquille en matraquant à qui mieux mieux toutes ces stupides têtes dures à la solde des clans médiévaux. Recette éprouvée encore aujourd’hui ! Ah, par contre, désolé pour vos fringues. J’espère que ce que vous avez laissé derrière, vous n’y teniez pas particulièrement. Je dois admettre, on fait dans plutôt dans l’extraction musclée, hein, pas dans la frappe chirurgicale.



Il s’interrompt alors. Un vrombissement de voiture se rapproche, et l’on devine une manœuvre pour se garer tout contre la maison. Un tour de clef, et la pluie reprend son concert sourd et lancinant. Un claquement de portière, et Keiko fait son apparition sur le seuil, sous les vivats de la confrérie, encore plus rigolarde maintenant. Elle est décidément charmante. Pas la confrérie, Keiko. Qui vient nous prendre à partie, pour nous avertir :
 - Restez planqués ici quelques jours, le temps que ça se tasse. Shirakawago est un endroit tranquille. Je reviendrai sitôt que j’en saurai plus sur ces familles aux noms riants. Quatre noms, sept adresses au moins, et surement quelqu’un pour se souvenir d’un peintre écervelé…
Elle sourit.
 - Vous avez ainsi fait connaissance avec tous ces joyeux drilles ! Ils sont tous un peu mes parrains, ces roublards, et ils ne manquent jamais une occasion pour descendre en ville y jouer les trouble-fêtes… Je suis sûre qu’ils se sont dépeints en sorte de justiciers un peu coco sur les bords, avec un compte à rendre avec les anciennes familles de samouraïs, non ? Au bout du compte, ce sont tous des zélés serviteurs d’une cause perdue depuis longtemps. Mais ils sont loyaux : quand j’ai compris à qui nous avions affaire, ils ont pu rappliquer en vitesse, avant que vous ne soyez en trop mauvaise posture…

Elle jauge notre nouvel accoutrement, puis reprend :
 - J’espère, en tout cas, que vous n’avez pas laissé trop de plumes dans cet épisode, et que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de votre courte visite à Kanazawa !
Je minaude. Mon compagnon de cordée maugrée :
 - Dites, ça va aller oui ? Toi, dès qu’elle ouvre la bouche, tu baves des yeux et tu lui reluques toute l’avant-scène. On a tous remarqué qu’y avait du monde au balcon, mais faut te ressaisir, garçon. Et lui faire remarquer qu’on s’est fait dépouiller comme des bleu-bites, et qu’il faudrait peut-être envisager une seconde visite de courtoisie chez les croque-mitaines pour récupérer ton étui et ce qu’il y a dedans, avant que l’autre vieillard cacochyme ne décide d’y tailler du pictogramme pour tout foutre en l’air !

Il a raison, comme d’habitude. Je traduis son désarroi. Elle reconsidère la situation pendant que je regarde ailleurs. Puis elle nous confie :
 - Je suis repassée discrètement devant la résidence Maeda. Des flics partout, mais l’endroit a semble-t-il été déserté et le patriarche a battu en retraite. C’est un vieux filou qui possède de nombreuses planques, éparpillées dans la cité, reliquats de la mainmise de son clan sur toutes les affaires louches. Ça m’étonnerait qu’on arrive à le déterrer facilement. Le mieux, pour le moment, c’est de suivre la piste Imube. Ça le fera peut-être sortir de sa tanière, si on lève un lièvre conséquent. Je vous promets de faire vite !



Mouais.

Dans l’intérim, on profite de l’hospitalité de ce village pittoresque, aux maisons de toits pentus, niché au creux d’une vallée brumeuse et pluvieuse, à boire du thé alors que les arbres rougissent une dernière fois avant l’hiver, et que tous les gars du coin sont sympas, mais un tantinet fêlés du bocal.