mardi 4 septembre 2012

Scieries en séries - La logeuse de la corniche

Huit pattes, donc, toujours huit pattes, pour s'agripper tranquille sur les caisses, les surfaces, les grilles, les poutres, les interstices et les rainures. 
Huit pattes, et plus de toile. 
Et plus de corniche, si lui nous a vus. 
Déguerpissons, donc. Et plus vite, petites, plus vite !

mercredi 29 août 2012

Scieries en séries - Colorégalade

Où il faut bien de temps à autre succomber à l'attrait des couleurs, de celles qui frappent iris et pupilles sous ce ciel de tropique, sous ces hangars mécaniques.

 Voilà donc du carmin, du fauve, du topaze et du brun. 

samedi 25 août 2012

L’embûche

Je me souviens, j’étais pas plus haut que ça, et déjà tu me faisais peur parce que tu ne pouvais pas t’arrêter de faire plein de bruits étranges avec le vent. Et tu jouais beaucoup à m’effrayer avec les silhouettes que tu dessinais la nuit, lorsque la lune pleine se levait juste de derrière le talus de la route, et que tu l'animais au gré de tes humeurs. Parfois c’était de merveilleuses pantomimes d’animaux inconnus qui ne rêvaient que de me croquer, ou bien alors de curieuses formes sans tête, une hydre de bras secs et cassés qui ne réussissait pas à me toucher parce que je me cachais sous les draps si elle faisait mine de venir se saisir de mon petit corps tout recroquevillé sur lui-même, tremblant au moment où une bourrasque te soufflait ton rôle – toi et le vent, théâtrale troupe de mes nuits sans sommeil et sans fatigue – et que les ombres se balançaient sur le mur avec d’hypnotiques mouvements, comme un fouillis d’entremêlements, qui défiaient le temps lui-même…
Il regardait ses mains, ses vieilles mains, deux pauvres mains tout usées, bouffies mais sèches, qu’il comparait toujours dans son esprit aux pommes qui pourrissaient dans l’herbe haute du verger de l’autre côté de la maison. Il soupira : « tandis que toi… »
– Toi, le jour, planté bien au centre du jardin, tu narguais tous les autres que tu dominais… Il y en avait beaucoup à cette époque, mais ils ne t’arrivaient pas à la cheville… et tu devenais la fierté de notre toit, de tous nos toits, la ferme aussi, elle pouvait te voir, même à cette distance, si on regardait de ton côté, au milieu de la cour… Et il me semblait toujours que, quoi qu’il puisse advenir, tu nous protégerais, tu me protégerais, de toute ta hauteur, et je sentais confusément qu’il ne pouvait  pas s’agir que d’une simple image imprimée par la lumière du jour qui te conférait cette majesté, cette désinvolture devant les charges du ciel qui nous menaçaient souvent, mais que, une seconde fois présent, sous une autre apparence, tu venais me consoler des nuits effroyables que tu me faisais subir. Ainsi te regardais-je gravement lorsqu’à l’aube il fallait se lever au moment même où tu ne pouvais plus m’inspirer quelque vision monstrueuse, et que, somnolent, je descendais dans la cuisine pour le petit déjeuner pendant que toi, impassible, indifférent à cette irruption de clarté, tu te préparais à me saluer avant que je ne parte pour l’école…
 Il hésita, voulut poursuivre, et s’aperçut que cela était vain, que parler tout seul était déjà bien suffisant, que parler tout seul à un mort, au seul mort qu’il ne voulait pas pleurer par respect et par crainte était un tableau encore plus navrant. Puis il baissa les yeux, les releva soudain avec une brusque expiration :
– Mais tu veux que je parle, hein, tu préfères ça plutôt qu’un vieux croûton qui gémit à force de retenir ses pleurs… alors je parle, tant pis si je suis tout seul. Je fais des longues phrases – tu vois –, comme ça tu dois être attentif…
Il retint un autre sanglot, se courba, se calma en respirant lentement et se redressa.
– Je t’ai battu, hein ? Surpris ?… Et maintenant il va falloir vivre en regardant le vide par la fenêtre, ce que tu n’occupe plus… Et le jardin… Le jardin va rester dans l’anarchie.
Il fit une grande pause, sortit sa vieille pipe pour se réconforter.
– Et puis après j’étais un peu plus haut que ça… Cela ne changeait pas grand-chose quant à notre différence de taille, mais j’avais acquis la certitude que tu ne me refuserais jamais le moindre conseil, et c’est assis contre toi que je passais tous mes après-midi de vacances, te demandant déjà s’il se pouvait que tu puisses m’entendre, et si tu pouvais me répondre. Tes silences me répondaient avec véhémence, et, connaissant maintenant, à force d’insomnies, la langue que tu employais avec l’autre, je parvenais à comprendre, d’abord par bribes, puis de plus en plus aisément, tes paroles lentes et mesurées… Tu te souviens de Marcelle ? Ne te mets pas Marcelle en selle !… Tu parlais imperturbablement et je lui traduisais avec émotion les intonations de ton discours lorsqu’elle m’a attiré violemment à elle, puis sur le sol, et… C’est vrai qu’elle poussait des hennissements formidables !… Et toi, tranquillement, tu as suspendu la leçon, et tu nous as laissés, bienveillant, à nos ébats… C’est elle la première qui s’est intéressée à moi, qui m’a rappelé et m’a éloigné de toi. Elle ne t’a pas battu, elle est partie bien avant toi. Mais si  je me suis longtemps détourné de toi, c’était pour te servir un royaume qui eût satisfait le plus grand des souverains, et ce sont ces mois et ces années passées à se courber pour veiller sur tes terres qui ont eu raison de notre Marcelle. En es-tu toujours jaloux ? N’empêche, tu étais moins loquace en monarque respecté qu’en sauvage vigoureux, et tu as passé plusieurs années à ne nous accorder que de brèves audiences aussitôt interrompues par Eole qui avait quelque chose à t’annoncer sans délai  ; tu nous abandonnais, tu nous enjoignais à rentrer dans notre maison, sans plus de mot qu’un vague «je veillerai sur vous » et je restais des heures à ma fenêtre pour voir les tempêtes s’abattre, le jardin se dévaster ; et toi, inerte, inconscient peut-être, tu n’avais pas bougé… Sûrement que cette aisance à braver ainsi les mauvaises saisons a dû te monter à la tête, mais nous avions déjà succombé à cette habitude qui d’un chez l’autre le fait devenir chez soi, et c’est le regard absent que je foulais maintenant ton territoire, que je répondais aux félicitations des voisins s’en t’en faire part, que je vivais en t’ayant réduit à n’être plus qu’un génie tutélaire parmi tant d’autres, et que je t’avais bientôt oublié.
Il ferma les yeux :
– Et tu as resurgit un soir avec encore plus de panache dans ma mémoire congestionnée par la mort de Marcelle, alors que je dormais à nouveau seul dans le grand lit de notre chambre, lorsque d’une touche délicate tu as frappé plusieurs fois au carreau avant de reprendre ta litanie venteuse. J’ai cru à une réconciliation immédiate, à un retour direct vers l’enfance perdue que je réclamais à grand cri dans cette grande maison vide, mais le lendemain tu n’avais pas quitté ton port hautain et dédaigneux, et c’est à ce moment là que j’ai décidé de te remettre à ta place… À commencer par le jardin… Ah ! Tu avais appris à le chérir, ce jardin que nous entretenions soigneusement pour toi… Peu s’en fallait que je ne te soupçonne de ne plus souhaiter notre présence… De toute façon, nous ne te regardions plus… Mais j’étais de nouveau seul avec toi, et tu m’avais rappelé. T’obéir une nouvelle fois, tailler les haies, arroser la cour de fleur qui t’entourait et t’honorait chaque jour, ratisser toutes ces feuilles… C’en était trop. Tu ne peux pas m’en vouloir… Oui, j’ai saccagé furieusement ton harem de roses, ta chorale de tulipes, ton recueil de pensées, ton grenier à céréales, tes murailles de buis et la herse de chardons… J’ai retourné toute cette terre pour qu’elle ne porte plus aucun stigmate de ton joug à jamais révolu…
Il se leva et tourna autour de lui-même à la manière d’une girouette. Ses yeux ne parvenaient pas à se fixer sur un élément distinct dans cette désolation qui lui faisait face. Le jardin n’était plus qu’un champ que venaient brouter quelques vaches paresseuses. L’une d’elle buvait en remuant la queue au bord d’une mare verdâtre survolée par des myriades de mouches. Des chiens aboyaient rageusement dans l’appentis : une cabane en tôle bouffée par la rouille, à demi recouverte d’un toit vermoulu.
– Cela ne me faisait plus rien de les voir aller te renifler, de les voir te souiller en te pissant régulièrement dessus. Et tous ces animaux à l’air idiot qui se contentaient de mâcher à longueur de journée me paraissaient être une compagnie enrichissante pour toi. Tu étais à la retraite… Et même si je ne pouvais savoir que tu finirais comme cela, au moins avais-je sapé tout ce qui me restait d’une vieille amitié… Mieux : je travaillais à flétrir ton image, si statique, si inhumaine, qu’elle ne manquait pas de faire trembler tous les enfants des environs… Tu ne souffrais pas ; tu ne pouvais pas… Je me prenais parfois à t’imaginer plié en deux par une trop grande sénilité, et j’imaginais alors le discours sentencieux que je te tenais, fier d’être encore debout et de t’avoir vaincu. À quoi bon… Maintenant que je sais avoir perdu…
Il fit une autre pause. Il songeait à tout ce qu’il avait entendu, à tout ce qu’il avait rêvé à cet endroit précis, et il lui sembla percevoir encore le bruissement familier qui l’avait accompagné pendant toute sa vie. Un autre sanglot vint le surprendre et il se rassit en pleurant discrètement, gêné par cette preuve de regret et d’amertume qui ne cessait de le torturer.
– Tu aurais dû rester et j’aurai dû partir…
Il regardait le ciel.
– …Tu étais bien plus fort que les hommes, mais les hommes ont inventé les dieux et ce sont eux qui sont venus te foudroyer. Quel spectacle que ton exécution !… Encore gonflé d’orgueil tu as attendu sans aucune appréhension l’orage qui a provoqué ta fin. J’étais toujours à la fenêtre, tu sais, mais je n’ai pas esquissé un mouvement pour venir éteindre le brasier qui te consumait. La foudre t’avait décapité sans aucune grâce, comme pour anéantir toute trace de ta splendeur passée. Et pris de pitié j’ai dû tronçonner tes restes et les offrir en pâture à ma cheminée…
Il sourit faiblement et se secoua. Ses jambes se redressèrent douloureusement et il considéra un long moment la souche sur laquelle il s’était assis. Il cracha par terre, se détourna et se dirigea vers la maison dont la cheminée, saillie épaisse et noire dans le crépuscule, fumait encore.

Nouvelle écrite en avril 1997

jeudi 16 août 2012

Scieries en séries - Sky's pipeline

Où comment se faire tuyauter un morceau d'orage.

vendredi 10 août 2012

Des bouts d'ébriété

Voilà peut-être en trois temps,
ce qui grise les gens.

C'est d'ailleurs,
dans le langage du cru, 
ce qui se dit en 
« một, 
hai, 
ba...»

vendredi 3 août 2012

The weeping trees of Hoa Binh

Neuf fois transies, trempées, ballottées, les frondaisons ploient sous l'averse de mousson. Elles n'en souffriront pas, ne s'en souviendront pas lorsque, le lendemain, les vannes du ciel s'ouvriront une fois de plus, une fois encore.

lundi 30 juillet 2012

Scieries en séries - Se réunir, s'y tenir

Il y a souvent dans ces usines de petits cubicules plein de gens qui débattent, stylo en main, montre au poignet, pour savoir qui aura le dernier mot : et ces chaises-là, elles sont assises ? 
Et ces tabourets debout ? 
Et ces dossiers croisés ? 
Et toute la pièce bruisse de paroles emmêlées, tandis qu'au dehors on n’arrête jamais, jamais, la fabrique des choses.

samedi 21 juillet 2012

Scieries en séries - Sawdust Man

Lui ne semble jamais se lasser. Il a la pelletée lourde, presque auguste, et découvre le sol de tous ces copeaux de bois, tandis qu'une remorque, hors-champs, attend sa montagne de sciure. 
Mais, si l'on reste à proximité, si l'on est témoin de cette scène, on doit se prémunir de paupières qui s'alourdissent, de jambes qui flageolent, de doigts qui se flétrissent. Peut-être même que ces copeaux sont en fait bien autre chose...
Retournons-nous, voulez-vous, ou regardons autre chose.

vendredi 13 juillet 2012

Scieries en séries - Ombres rapportées

De l’intérieur, on perçoit toujours le dehors. Le dehors, c'est toujours si clair. 
L’intérieur, c'est le domaine des machines et de leurs bruits, et des ouvriers qui les actionnent. Par-ci, par-là, il y a aussi d'autres agents, qui sur leur table tracent les signes des pièces découpées, laminées, assemblées, sablées, expédiées. Ceux-la, ils se découpent eux-mêmes sur le décor en clair-obscur, si bien qu'il est aisé de les saisir dans l'instant de leur secrétariat. 
Dont acte.

lundi 9 juillet 2012

Scieries en séries - Ensciurement

Il y pleut des copeaux, des monceaux de poudre de bois, des tas de sciures.
On aurait tort, alors, de ne pas se couvrir.


vendredi 6 juillet 2012

Drainbow

It's some gas on the line,
mixed with dripping water. 
And that makes puddles shine...

vendredi 29 juin 2012

Scieries en séries – Slender eyes

Formes oblongues, rondeurs de bois.

Fibres en fuseaux, en cornées.

Occlusions écloses, ce sont celles-là que l'on voit, ce soir.

mercredi 27 juin 2012

Scieries en séries – Loop line

C'est à se demander comment les uns s'y trouvent quand d'autres restent en dehors. Certainement une histoire de cerceaux, voire de hula hoop...

vendredi 22 juin 2012

Nhà máy ; xe máy

Tant de vide, 
dans l'enceinte des usines, 
qu'on se permet d'y rouler tombeau ouvert, 
entre hangars et containers, 
en fermeture éclair.

mardi 19 juin 2012

Rainette blues

Toujours par l'embrasure. Toujours à verse. Toujours.

jeudi 14 juin 2012

Raining in the song

 
Par la lourde porte entrouverte, et sous le fracas du ciel, la chute incessante de la mousson. C'est sûr, la fin de la journée approche...

vendredi 8 juin 2012

Scieries en séries – Approches tierces

Où l'on doit s'y prendre à plusieurs fois pour bien saisir les nuances. 
Ici, la troisième, mais il se pourrait qu'il y en ait d'autres...

mardi 8 mai 2012

In jeopardy

« Well, yeah. But I told you already. You just can’t leave this page if you don’t remember me and my movie. Is that clear ? Hell, yeah. »

mercredi 2 mai 2012

Vos coordonnées ?

Mille ponts. Il y a mille ponts dans cette ville gorgée d’eau : des ponts petits, des ponts passants, des ponts en I, en U, en Y même. Et sous les ponts, de l’eau. De l’eau stagnante, de l’eau courante, de l’eau en H, en O, les deux mélangés, même.
Au dessus de cette eau, il y a évidemment des traverseurs de ponts, qui passent d’un bord à l’autre. Sur les côtés, d’autres, les longeurs, qui restent toujours sur la même berge. Les traverseurs, lorsqu’ils croisent les longeurs, les regardent avec dépit. Les longeurs, avec morgue. A la croisée, on entend parfois même un soupir, un juron, un éclaboussement.
À cela, la ville laisse couler. Elle a trop à faire des autres quartiers pour s’embourber dans d’anciennes querelles. Elle a ses raisons, bien sûr. Traverseurs et longeurs, j’en ai peur, continueront longtemps leur destin croisé.

lundi 2 avril 2012

Scieries en séries – La B.A.

Mais c'est à cause de lui !
Oui !...
Il me les a mis devant les yeux, là !
Et donc voilà !
Pas de quoi, non, vraiment, mais tout de même...